Walt Whitman et les Amérindiens - Notre Bibliothèque Verte (n° 34 & 35)

mardi 27 juillet 2021 par Renaud Garcia

Nous savons que lorsque Whitman vient, les Indiens meurent. Ce n’est pas de sa faute – il célèbre les « Hommes rouges » qu’il rencontre en tant qu’agent du bureau des Affaires indiennes - mais c’est un peu de son fait en tant que rejeton des Dutch American, ces colons néerlandais débarqués quelques siècles plus tôt à Manhatta (devenu Manhattan), pour y bâtir La Nouvelle Amsterdam (devenue New York), et creuser ces magnifiques canaux reliant les Grands Lacs à la Côte (voir ici).

Whitman, pour le situer poétiquement, c’est le contemporain de Rimbaud (1854-1891) et de Verlaine (1844-1896). Il naît avant, en 1819, et meurt au même moment, en 1892. Dommage que ces trois bougres, luxuriants, luxurieux, bourlingueurs, ivrognes, naturiens, n’aient pas croisé leurs révoltes de vivants véhéments, ni leurs arts poétiques. Que Rimbaud, au lieu de s’engager dans l’armée néerlandaise à Java, ne soit pas venu échouer son bateau ivre à Paumanok (Long Island), pour voir de près ces « peaux rouges » qui l’avaient pris « pour cible ». Sans doute eût-ce été un « drôle de ménage », avec des coups de pétard plus ou moins sanglants entre Verlaine et Whitman, mais aussi de grandes odes dégueulées à pleins poumons, des chants du corps et de la terre dont les œuvres laissées par ces trois-là ne peuvent nous donner qu’un échantillon. Et le regret.

Nous avons en revanche le testament des Indiens. L’intérêt pour les biographies indigènes, nous dit Lévi-Strauss, remonte au début du XIXe siècle. L’ethnologue Clyde Kluckholn, en 1945, cite près de 200 titres (1). L’anthologie de T.C. McLuhan en 1971, Pieds nus sur la terre sacrée, fait de l’Indien, le type même du « bon sauvage » et le modèle de la génération venue alors à l’écologie, en lieu et place des Tahitiens de Gauguin, Bougainvillier et Diderot.
C’est dire qu’une fois de plus les hommes en proie à la culpabilité sacralisent ce qu’ils ont détruit (sacrifié), en l’occurrence le jardin terrestre et ses gardiens. Une fois de plus ils mythifient. Les « peaux rouges » ne furent jamais de meilleurs sauvages que les « visages pâles » - ni de pires. Leurs ancêtres n’ont pas moins détruit d’espèces animales que les nôtres. Ils n’ont pas mené moins de guerres entre eux et au vivant. Seules, l’absence d’archives écrites et la différence de puissance industrielle entre Européens et Amérindiens permettaient une idéalisation que les fouilles archéologiques démentent cruellement.
Restent les bons Indiens. Ceux-là qui tentèrent de vivre contre leurs temps et de détourner leurs frères des voies de l’Homme blanc, de l’alcool, de la pacotille, des armes à feu, des machines, des emplois dans l’armée et à la mission chrétienne – de même que les plus clairvoyants des indigènes d’Europe tentaient en vain de détourner leurs frères des « moulins sataniques » (W. Blake), et de « l’américanisme ». Tous ont échoué. Tous nous ont laissé des poèmes, des discours, des témoignages, qui nous empêchent aujourd’hui de « faire notre deuil ».

NOTE :
1) Cf. Claude Lévi-Strauss, préface à Soleil Hopi de Don C. Talayesva. Plon, coll. Terres humaines, 1959

(Pour lire les notices, ouvrir le document ci-dessous.)

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