L’Homme d’aujourd’hui

par Pierre Gérard et Henri Mora

« La bonne volonté du progressiste étant décidément inépuisable, le voilà donc disposé à vivre avec des organes artificiels comme il a appris à « vivre avec le nucléaire ». Et s’il prétend encore à « penser », malgré tout, c’est probablement pour lui une façon de faire durer l’illusion subjective d’une volonté propre, l’illusion que ce serait de sa propre initiative qu’il s’adapterait, au moment même où il abdique jusqu’à la simple possibilité d’exercer celle-ci. L’éternel client, qui en ceci était resté l’électeur, voulait toujours croire qu’il avait un avis personnel et quelque chose à choisir, précisément là où il n’était qu’un organe de réception des décisions du marché. Il admet maintenant ne pas être autre chose, et c’est bien une espèce de mutation : en admettant son devenir de porte-greffes pour les produits innovants de l’industrie médicale, comme il a déjà admis son statut de code génétique dont on lui explique le fonctionnement, il admet en fait être l’appendice organique, le périphérique un peu encombrant et balourd de son terminal informatique connecté au réseau mondial ; en résumé il admet être devenu la créature de la civilisation industrielle, la forme de vie biologique dont celle-ci a besoin pour se perpétuer et s’étendre ; et qu’elle peut à bon droit décider de corriger génétiquement pour mieux l’adapter à sa fonction, comme la domestication des animaux améliorait des espèces en sélectionnant des caractères qui les rendaient inaptes à la vie sauvage. »

Encyclopédie des Nuisances, Remarques sur l’agriculture modifiée et la dégradation des espèces, 1999

Au XIXe siècle, quelques mesures d’hygiène très simples ont permis d’étonnants progrès de santé. Aujourd’hui, ce ne sont plus les « miasmes délétères » qui nous environnent, mais la pollution chimique, radioactive, et bientôt génétique. Et cet empoisonnement de l’air, des eaux, de la terre ou encore du « vivant » demandera beaucoup plus de temps pour que les blessures cicatrisent. Les pollutions génétiques, elles, seront irréversibles. Face à ce constat à la portée de chacun, toute l’« ingénierie » qui s’étale pompeusement ne serait que ridicule si elle n’était odieuse.
Science et médecine connaissent aujourd’hui une crise sans précédent. La science n’a plus de réserves théoriques et la médecine se détourne de sa tâche de soigner.
Gravitation, thermodynamique, relativité, mécaniques quantique ou ondulatoire : ces fondements que les sciences d’hier et d’avant-hier se donnaient, par quoi la science d’aujourd’hui les remplace-t-elle ? Le sésame du code génétique est une imposture. Les gènes ne sont rien sans leur expression ; et nous ne sommes pas, non plus, un conglomérat de protéines. Inventorier les brins d’herbe d’un champ en s’assistant d’ordinateurs serait une entreprise aussi valeureuse que « séquencer » le génome humain.

Les bulletins de victoire à la Pyrrhus que la médecine publie chaque matin, on les connaît : ici on greffe une main (que d’ailleurs on devra recouper le lendemain), là on opère un fœtus et on le remet dans le ventre de sa mère. Si, aujourd’hui, en occident, il est un problème qui domine les autres, c’est le cancer. On a si bien échoué qu’on en est à proposer l’amputation des seins à des femmes auxquelles on a trouvé une prédisposition ! Et elles acceptent. L’invention du concept même de « médecine prédictive » annonçait cette faillite de la médecine ; car la « médecine prédictive » n’est pas une médecine.

Il se fait de nos jours, autour de la procréation, un trafic écœurant auquel l’éthique recombinée qui fait prime n’est pas en peine de trouver des alibis. Fécondation in vitro, mères porteuses, insémination artificielle, congélation d’embryons, adoption d’embryons, accouchement, avortement, contraception, échographie, amniocentèse, cœlioscopie : telle est la présente extension du marché médical.

Traditionnellement, la procréation ne relevait pas de la médecine. Il y avait la sage-femme pour celle qui voulait un enfant et la faiseuse d’anges pour celle qui n’en voulait pas. La médecine a progressivement accaparé ce domaine. La propreté des instruments apportés à domicile, puis la propreté des locaux dans lesquels la parturiente se déplaçait, ont augmenté les chances d’une bonne naissance. De nos jours, l’hygiène est partout observée et la parturiente et son enfant risquent davantage une infection ou toute autre affection à l’hôpital qu’à la maison. À l’hôpital, elle est reçue comme une importune qui doit accoucher sans tarder parce qu’on n’a pas que ça à faire, et sinon on déclenche l’accouchement. On n’hésite non plus pas à recourir à la césarienne.

La situation de l’avortement a été davantage améliorée encore que celle de l’accouchement, car il a eu en plus à sortir de la clandestinité. Pourtant, nous nous inscrivons en faux contre l’opinion unanime qui veut que l’avortement légalisé et médicalisé constitue un progrès indiscutable.

Le législateur nous a donc autorisés à rétribuer ce service au grand jour et aux blouses blanches. D’objet d’infamie, il est devenu objet de fierté : fierté de l’avancement de notre société, fierté de la consommation conquérante. Mais ce n’est pas parce que la loi le permet ou parce qu’on paie que l’avortement doit être ramené à un simple objet juridique ou mercantile. On dirait que le libre choix du consommateur s’impose devant l’avortement comme devant n’importe quelle marchandise. Cet acte est à tel point banalisé qu’il est parfois considéré, surtout chez les jeunes, comme un moyen de contraception. On parlait naguère d’« émanciper le corps », et c’était justement dans et autour des milieux qui luttaient pour que l’avortement soit permis. La formule suppose une dissociation du corps et de l’esprit qui est curieuse. Cependant, il y avait là une idée qui s’est perdue. Aujourd’hui, l’idéologie dicte de s’émanciper du corps, et la conception de l’avortement est un moment de cette idéologie. On ne peut s’émanciper du corps. Le mystique s’émancipe du corps, mais il s’aliène en Dieu. La facilitation de cet acte en a dissout la gravité. Un embryon n’est pas une personne ; mais ce n’est pas non plus un objet. La tranquille assurance boutiquière avec laquelle on parle aujourd’hui d’« embryons surnuméraires » (et qu’en fait-on ? on les congèle ? on les zigouille ? on a un projet parental pour eux ? on les livre à l’expérimentation ? on les revend ?) signe la chosification de l’embryon, chosification que l’avortement légalisé et médicalisé a certainement contribué à faire advenir. Il aurait pu en aller autrement. Le résultat le plus patent de tout cela, c’est une immixtion accrue de la médecine dans nos vies.

En apparaissant (et il n’est pas anodin qu’elle soit apparue comme prouesse technique), la fécondation in vitro a créé un besoin artificiel. Auparavant, les couples qui se croyaient stériles pouvaient plus sagement se résoudre à renoncer à avoir un enfant de leur chair. Il arrivait alors qu’ils en adoptassent un ou qu’ils s’aperçussent que leur stérilité n’avait été que temporaire, et l’amour en était peut-être alors augmenté. À présent, ils seront taraudés sans répit par cette possibilité offerte par la néotechnologie médicale, défi à l’authenticité de leur désir d’enfant, face à la société et devant eux-même. Finalement, leur impatience les contraindra à une patience plus grande encore, mais plus mal supportée, car elles seront nombreuses, les tentatives, avant la réussite ou le renoncement. La fécondation in vitro représente un supplice pour la femme qui s’y prête, une dépréciation pour l’homme, dont la participation est amoindrie, une menace pour le couple qui souvent ne résiste pas à l’épreuve, le fardeau d’une naissance anormale pour l’enfant s’il naît, un empêchement au deuil de la naissance impossible, une occultation de la relativité de la stérilité. Les résultats sont : des échecs fréquents, des jumeaux, des triplés, des prématurés, des malformations, des « embryons surnuméraires » ; mais aussi, pour les hôpitaux : des crédits augmentés, des services ouverts, des postes créés.

Et ce n’est pas le pire. Car l’avenir de la fécondation in vitro n’est pas de pallier la stérilité, mais de permettre le choix de l’embryon ; et déjà des couples se livrent à cette folie. D’autres traitements ou techniques critiquables ont connu de semblables dévoiements. La chirurgie esthétique sert à façonner des seins selon la mode de la saison, ou à suivre toute autre prescription du design corporel. Les hormones de croissance servent à des jeunes gens normaux qui se veulent ou que l’on veut plus grands. Les examens prénataux permettent l’avortement d’enfants qui seraient morts en bas âge, puis d’enfants gravement handicapés et qui n’auraient pas pu acquérir d’autonomie, puis d’enfants prédisposés à une grave maladie, puis d’enfants qui pourraient contracter une grave maladie à quarante ans, puis d’enfants présentant une malformation bénigne. Cette technique sert clandestinement à choisir le sexe de l’enfant. Et, bien entendu, puisque la façon dont nous avons été conçus se nomme désormais « loterie génétique », ce qui est en perspective c’est de faire des « enfants sur mesure », comme sont fiers de dire ceux qui ne craignent pas d’envisager la procréation comme ils abordent l’acquisition d’une nouvelle marchandise, et de toutes ses « options ».

Francis Crick, auteur avec James Watson de la découverte de la structure de l’ADN qui leur valut le prix Nobel, a déclaré : « Aucun enfant nouveau-né ne devrait être reconnu humain avant d’avoir passé un certain nombre de tests portant sur sa dotation génétique. [...] S’il ne réussit pas ces tests, il perd son droit à la vie. » Cet effrayant projet d’infanticides ne se réalisera pas, en tout cas pas sous cette forme, puisque entre-temps on a mis au point les tests prénataux. À ceci près et mutatis mutandis, son idée est en train de s’incarner.

« En quoi serait-on plus respectueux d’un embryon humain en le détruisant plutôt qu’en le soumettant à une recherche de qualité ? » se demande, sur le mode oratoire, Axel Kahn (Pour la science, janvier 2002).

La question est mal posée, car ce n’est évidemment pas par respect de l’embryon qu’il faut s’élever contre de tels tripatouillages ; mais par respect de l’humanité. Ces embryons n’auraient jamais dû exister ; puisqu’ils existent, le mieux est de les détruire au plus vite. Seule une « éthique situationnelle » peut s’engager dans de tels tortueux chemins, c’est-à-dire une éthique qui pose une seule question : « cela nuit-il à quelqu’un ? », une éthique qui considère la société comme une somme d’individus atomisés, une éthique qui dérive de l’utilitarisme anglais, une éthique qui croit que le bien général provient de profits particuliers. C’est l’éthique qui se recombine avec la théorie économique du « laisser faire », selon laquelle à la fin du jeu de la concurrence la « main invisible du marché » établira le meilleur des mondes possibles. Alors, en livrant la médecine aux puissances d’argent, on ferait la meilleure médecine possible. C’est une éthique qui n’est pas une éthique. C’est à celle-ci que souscrivent tous les « philosophes » qui montent périodiquement à la tribune pour donner leur aval aux exactions de l’imbécillité génétique.

Considérons cependant la suite des propos d’Axel Kahn : « Il y a, me semble-t-il, un élément de solidarité entre une vie qui n’adviendra pas et l’amélioration des conditions d’autres vies humaines, qui rappelle la greffe d’organes de donneurs morts. » Passons sur la cocasserie de la formulation ; l’association d’idées est bien venue : ce sont en effet deux domaines où l’on pratique l’escroquerie aux bons sentiments. Vous dites : « solidarité » ; nous répondons : « industrie ». Les progrès techniques aidant, on a créé pour les transplantations une demande, et donc un marché, comme pour n’importe quelle marchandise. C’est ainsi que les transplantations d’organes se sont multipliées par quatre en vingt ans, en France. Il faut aussi entendre ces gens, qui émouvraient les pierres lorsqu’ils évoquent la solidarité avec des trémolos, parler « hors micro » : c’est alors que le cynisme déferle. Les scientifiques sont des gens puérils, assoiffés de reconnaissance, carriéristes, ambitieux, jaloux ; ils n’étaient déjà pas dénués de cupidité, à présent ils créent leurs propres entreprises. Ceux d’entre eux qui échapperaient à ce portrait tomberaient certainement d’accord avec notre jugement.

Si l’on fait valoir les greffes d’organes, et si l’on exhibe indécemment les greffés les plus remarquables comme des monstres à la foire, on ne procède certes pas de même avec les amputations. On ne les dissimule pas, non, mais on les fait passer de la catégorie « mutilation » à la catégorie « guérison », et le tour est joué.
On ne peut pas dire d’un membre ou d’un organe que l’on coupe qu’on le guérit. C’est au contraire faute de savoir le guérir qu’on le coupe. On recourt à une opération très ancienne et qui traditionnellement ne relevait pas de la médecine. Cependant, les thuriféraires du Meccano high tech vont plastronnant et proclamant que la médecine fait de grands progrès et remporte de grandes victoires, au motif que le nombre de guérisons du cancer du sein ou de la prostate augmenteraient. Voilà qui est fallacieux : ce sont les amputations qui augmentent.

Si, dans l’histoire, la prothèse a toujours voulu pallier, par le remplacement mécanique, certaines déficiences du corps humain, elle se donne à présent des objectifs bien différents qui vont de la volonté thérapeutique servant d’alibi, à l’apport de facultés nouvelles : améliorer les « performances humaines ». On espère, et on s’attèle à l’ouvrage, qu’une symbiose entre l’être humain et des artefacts mécaniques et électroniques se réalise, et qu’une jonction entre les neurones et le silicium des microprocesseurs se fasse : par le miracle de la technique, l’aveugle trouvera la vue et le handicapé la motricité. On espère aussi par ces travaux élaborer des ordinateurs ou créer de l’« intelligence artificielle » capables « de s’adapter à différentes situations et de raisonner à la façon d’un cerveau ». On comprend mieux ainsi de quelle manière l’Homme d’aujourd’hui perçoit sa faculté qui le distingue des espèces animales : les notions d’intelligence et de raisonnement prennent dans la bouche de ces marchands de prothèses, d’intelligences et de raisonnements le sens du mépris qu’ils ont d’eux-mêmes et de leurs semblables. Le langage n’est-il pas l’expression et le témoin de la conscience ?

Voilà plus de trente ans qu’on parle de thérapies géniques et plus de dix ans qu’on les pratique. Elles sont un échec. Il s’agit d’introduire, au moyen d’un vecteur, un gène étranger sain dans des cellules somatiques malades d’un patient, où il devra coder pour une protéine. Il est tout à fait aléatoire que le gène introduit atteigne la cellule, se fixe au bon endroit du chromosome, et assure sa fonction. Et quand il se place au mauvais endroit, on ne sait pas ce qui peut se passer : ce procédé hasardeux est celui d’apprentis-sorciers. Cependant, ses partisans continuent de promettre des triomphes pour demain et les médias louent tout au moins leurs intentions : jamais on n’a vu tant de philanthropie, vouloir guérir tout, la santé parfaite. Mais, si ces thérapeutes irresponsables parvenaient à leurs fins, il est probable que la thérapie génique servirait ensuite à opérer des transformations chez des gens sains, s’émancipant ainsi de sa fonction médicale.

Le premier essai de thérapie génique, qui a eu lieu en 1990, a été un modèle. Il s’agissait d’une fillette qui souffrait d’un déficit immunitaire sévère combiné, c’est-à-dire que c’était une « enfant-bulle ». Une équipe médicale lui préleva des globules blancs et y introduisit un gène codant pour l’enzyme voulu : ovations et vivats des médias. Puis on annonça, mais sotto voce, quelque chose de tout différent : pour cette maladie, un traitement plus classique s’était déjà montré encourageant, et l’application de la thérapie génique à cette enfant l’avait donc exposée sans raison valable ; d’ailleurs, la petite fille en question avait aussi fait l’objet de ce traitement plus classique ; et peut-être était-ce plutôt celui-ci qui l’avait guérie ; mais on n’était pas sûr qu’elle fût guérie ; de toute façon cette affaire hasardeuse avait été montée par des ambitieux sans scrupules appâtés par la gloire et le gain. Les coups de clairon annonçant d’importantes percées médicales ou scientifiques sont ainsi presque immanquablement suivis de mises-au-point qui révèlent des dessous moins reluisants. En général, celles-ci prennent place à l’intersection de coups médiatiques, d’opérations boursières et de batailles de brevets.

Plus récemment, la mort d’un patient soumis à une thérapie génique donna matière à enquête. Il s’avéra que ce patient pouvait vivre avec sa maladie et que donc la thérapie génique l’avait inutilement mis en danger, que plusieurs autres morts de patients soumis à des thérapies géniques avaient été dissimulées par deux médecins (qui étaient par ailleurs chacun fondateur d’une société de biotechnologie), que d’une façon générale les protocoles n’étaient pas respectés, qu’il n’était pas tenu compte du bien-être des patients. Ceux-ci étaient traités comme des cobayes. Ce n’est certes pas la « compassion pour la souffrance humaine » qui anime les auteurs de tels agissements.
Mais déjà le poste avancé du progrès en veut davantage : il veut intervenir sur la lignée germinale, c’est-à-dire que les modifications, opérées dans les cellules sexuelles, seraient transmises à la descendance. On retrouve dans la meute les guérisseurs de tout, les éradicateurs de gènes défectueux, les améliorateurs de l’espèce humaine (qui se prennent sans doute eux-mêmes pour modèle de la perfection). L’échec actuel de la thérapie génique autosomique leur sert d’argument. En France, de telles pratiques sont interdites. Aux États-Unis, la loi ne les interdit pas ; mais la Food and Drug Administration doit donner son accord, et à ce jour ne l’a jamais fait. On parle de guérir des maladies graves, jusque là incurables ; et puis ensuite de corriger le daltonisme ou la myopie ; et encore d’ajouter des qualités telles la beauté, l’intelligence, la haute taille ; et finalement de créer des gènes nouveaux et des fonctions biologiques nouvelles. Une humanité parfaite : une humanité de play mobil.
Si les manipulations génétiques sont l’objet de résistances, le séquençage du génome passe généralement pour une entreprise d’accroissement des connaissances humaines n’ayant rien de blâmable. Pour démentir cette opinion, qu’il nous suffise de rapporter ce qu’ont dit plusieurs promoteurs de ce projet maintenant abouti. James Watson, directeur du Human Genome Project jusqu’en 1992 et préalablement compère de Crick : « Notre destin est inscrit dans les gènes. » Élémentaire, mon cher ! Walter Gilbert, âme de ce projet et prix Nobel de chimie : « Le séquençage de la totalité du génome humain est le Graal de la génétique humaine. » Craig Venter, généticien et homme d’affaires : « Le génome est le fondement de la médecine du futur. » Ce dernier répondait par ailleurs à un journaliste qui lui demandait ce que nous apporte la connaissance du génome : « La fin de l’ignorance, une compréhension totalement nouvelle du corps humain et une révolution dans la médecine. Quelque chose de l’ordre du projet Manhattan ou de la conquête de la Lune. Le décodage du génome va bouleverser la perception qu’a l’humanité d’elle-même. » La « conquête » de la Lune n’avait guère qu’un intérêt de prestige dans la « guerre » (froide) que les États-Unis menaient à l’URSS, et le projet Manhattan s’est conclu par le largage de bombes atomiques sur Hiroshima et sur Nagasaki. C’est quand même marrant qu’ils recourent à de telles comparaisons. On voit dans quel esprit ces scientifiques guerroient.
La religion de l’ADN est pour notre société ce que le lyssenkisme fut pour la bureaucratie soviétique ou la théorie raciale pour le troisième Reich. Et il fallait qu’un nouvel humain prototypique adapté à ces circonstances nouvelles soit créé : c’est le chercheur-businessman.

Les désordres écologiques et sociaux sont le produit de la pensée (ou plutôt non-pensée) mécaniste, pragmatique et intéressée dont les sciences s’inspirent et qui participe à modeler cette artificialisation du monde rendue irréversible. Erwin Chargaff, dont les travaux ont aidé à découvrir la structure de l’ADN, disait qu’ « il y a probablement une limite qu’on n’aurait pas dû franchir et transgresser. Cette limite est marquée par les deux « noyaux » : l’un est le noyau atomique, l’autre est le noyau cellulaire. [...] Les scientifiques ne s’intéressent pas à la contemplation attentive de la réalité, mais à son changement ».

Il paraît que les élites scientifiques veulent débattre avec le public des choix qu’elles ont déjà imposés à la société. On assiste à des campagnes que d’aucuns appellent d’« information », d’autres de « communication », d’autres encore de « propagande », et qui ressemblent en tout cas à des séances d’autocongratulation accompagnées de laïus éthiques. Le ministère de la Recherche mise sur ces moyens pour « réconcilier la science et les citoyens ».

Cette volonté ne date pas d’aujourd’hui puisque dès 1982 ce thème fut mis à l’honneur lors du Colloque national Recherche et Technologie. Cette même année 1982, la loi d’orientation et de programmation de la recherche a inclus parmi les missions assignées aux organismes de recherche celle de diffuser la culture scientifique et technique.

Une innovation remarquable, et que le directeur de la Délégation à l’Information scientifique et technique au CNRS proposait le 12 novembre 2001 aux Assises de la Culture scientifique et technique, serait de former à la « com’ » les administratifs, les chercheurs, les ingénieurs, les techniciens et les agents, afin d’en faire des « ambassadeurs » de la science dans la société. Leur ductilité à s’adapter à ce nouveau métier serait considérée dans l’évaluation de ces salariés. La « com’ » n’est rien d’autre que le nom qu’on donne aujourd’hui à la propagande, même si elle ne prend pas les mêmes formes que celles que décrivait Orwell dans 1984 (le Miniver ne prétendait pas, lui, susciter le débat).

On se donne, pour cette « réconciliation », un budget croissant d’année en année : 58,5 millions de francs pour 2002. On a édifié la Cité des Sciences et de l’Industrie à La Villette. Chaque année voit le retour de la Fête de la Science. De novembre 2001 à janvier 2002 se sont tenues les Assises de la Culture scientifique et technique. Une initiative privée telle que le « Train du Génome » a été soutenue par le ministère de la Recherche. Ici, à Grenoble, nous comptons : Questionner la Science, Génome mode d’emploi, MidiSciences, Image et Science. On peut se réconcilier avec la science en allant à La Casemate, au Centre régional de la documentation pédagogique, au DSU, à la maison du Tourisme, au Tonneau de Diogène, ou en lisant quelques journaux de vulgarisation scientifique comme Le Gluon. Les bibliothèques de la ville et le Muséum d’histoire naturelle, qui traditionnellement s’occupaient de leurs choux, sont dans le coup.

Toutes ces tentatives faites pour rassurer le public auraient plutôt de quoi l’inquiéter davantage. Car enfin, est-ce aux fêtes de la raison que le spectateur est convié ? Nullement. On cherche à le séduire par de brillantes apparences, à l’épater par des prouesses techniques, à le divertir par un grand choix de supports médiatiques, à édulcorer ses craintes en créant un sentiment de familiarité avec les objets scientifiques, à l’impliquer en le faisant « entrer dans le monde de l’interactivité ». On ne peut chercher à emporter son adhésion par des motifs rationnels, car en termes de raison on se trouve toujours confronté à cet irrésoluble paradoxe : la néotechnologie cherche à pallier les maux qu’elle a elle-même suscités. Et surtout, ce ne sont pas des lieux où l’on dénoncera l’inféodation aux puissances d’argent de tout cet attirail scientifique. Car l’« inextinguible soif de connaissances de l’Homme » n’a rien à y voir. Sans investissements et sans « retour sur investissement », sans capitaux et sans « valeur ajoutée », il peut toujours avoir soif, l’Homme.

Il n’y a pas lieu de conclure. Le troupeau aveugle est en marche. Il ignore de quoi est fait ce qu’il mange. Il est incapable de survivre par ses propres moyens. Sa perte de contact avec le réel le dispense de savoir ce qu’il fait. La conscience qu’il a de lui-même a été si bien obscurcie qu’il est prêt à accepter le code génétique comme sa vérité. Pour lui, le nombre de chaînes télévisées disponibles est la mesure objective du degré de liberté offert, et la mesure quantitative de la longévité est le critère indiscutable de la vie heureuse. Toujours inquiet pourtant, il a le regard sans cesse porté vers le contenu de l’armoire à pharmacie, et l’évalue. Qu’il se rassure, s’il est chose qui ne périclitera pas de longtemps, c’est celle-là. Les maladies qui se saisissent de lui sont des fatalités, les guérisons qui lui échoient sont des miracles. Il a reçu le confort de l’inconscience, le privilège de n’avoir pas à penser. D’innovation en innovation, il se laisse traîner par l’espérance d’une vie améliorée et d’une mort retardée.


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