Sortir du ventre de la baleine

par Henri Mora Yasmina Khitri

Il ne reste apparemment que le quiétisme - se soumettre par avance à la réalité pour lui ôter tout caractère menaçant ; rentrer dans le ventre de la baleine - ou plus exactement reconnaître que nous y sommes (car nous y sommes, sans aucun doute). S’abandonner à la marche du monde, cesser de s’insurger contre l’évolution en cours ou de prétendre la maîtriser ; simplement l’accepter, la subir, l’enregistrer.

George ORWELL, DANS LE VENTRE DE LA BALEINE , Inside the Whale, 1940.

Un sacrifice plus grand encore qu’aucun sacrifice d’argent, c’est celui que tous, riches et pauvres font aux nécessités du monde moderne, celui de leur temps, de leur pensée constante, de toute leur activité ; sacrifice bien peu gratifiant quand on en connaît l’aboutissement. Notre époque aura été marquée comme aucune autre par le fait que l’humanité dans son ensemble n’a cessé de se confronter à l’innommable résultat de son activité ; la mort frappant par série sur les routes, à chaque épidémie nouvelle, à chaque erreur de ceux qui falsifient nos aliments ou encore à chaque innovation technique profitable aux multiples entrepreneurs.

Ici, on chercherait à implanter une usine d’incinération qui selon des spécialistes ne devrait en aucun cas produire de nuisances vu les normes en vigueur de plus en plus draconiennes et les nouvelles technologies encore et toujours plus pointues. Ce que ces spécialistes ne disent pas, c’est qu’ils tenaient les mêmes propos hier et que ces normes et techniques d’alors se trouvent aujourd’hui, selon leurs propres dires, dépassées . Par contre ces nouveaux procédés d’incinération continuellement améliorés attestent de par leur évolution même que ces Déchets Industriels Banals ne seraient pas aussi banals qu’on voudrait nous le faire croire.

L’internationale économique triomphante, la marchandise poursuivra la voie sacrée qui lui a été tracée. De l’effet illusoire qu’elle procure, jusqu’au Centre d’enfouissement pour déchets ultimes , elle parcourra bien des distances, parsemant dans son sillage ses emballages successifs et ses rebuts. Il semble qu’un tiers du trafic intérieur de marchandises soit dû à la circulation des déchets. La saturation des marchés nuisant à la bonne marche des affaires, il est nécessaire pour produire davantage de se débarrasser des produits sans plus aucune valeur ; soit que le progrès nous oblige à nous en séparer, soit que l’on ne puisse ou ne tienne plus à les réparer, soit encore qu’ils aient perdu simplement leur caractère illusoire dépassé par celui de nouvelles marchandises. Et nous sommes loin d’arriver au bout des possibilités techniques de cette course à la production puisqu’on nous dit qu’ailleurs, à New-York ou en Californie, on rejette déjà trois ou quatre kilos par habitant et par jour, soit deux fois plus qu’à Paris actuellement ou encore vingt fois plus que dans cette même capitale à la fin du siècle dernier.

Il est par les temps qui courent de plus en plus vite, difficile de connaître tous les effets, qu’ils soient morbides, sociaux ou sur le milieu environnant, que produira l’incinération de déchets à plus ou moins long terme. Ils ne sont surtout pas ce que les promoteurs de ces usines déclarent. Ceux-là ont évidemment pour seules raisons, l’intérêt économique de l’affaire. Tant que l’on n’aura pas reconnu officiellement qu’il est dommageable de poursuivre cette activité, ces empoisonneurs continueront, comme pour l’ amiante , à nous empoisonner. Pour l’instant, ils se présentent comme les créateurs d’emplois, ce qui justifierait tous les méfaits d’un tel projet. Mais ces bienfaiteurs ne diront jamais que ces emplois comporteront des risques tels que des problèmes respiratoires et divers cancers ; la vérité dérangerait leurs affaires, et ce qu’elles rapportent compte davantage que ce qu’elles coûtent aux employés, à la population vivant à proximité, à la société en général. Du prix des choses et des profits que l’on en tire, on sait, par exemple, que le stockage des déchets nucléaires rapportera, à l’entreprise chargée de la surveillance, durant des milliers d’années des bénéfices conséquents ; et aussi que se débarrasser d’un transformateur au pyralène coûte, en argent, plus que de le produire. Quant aux emballages qui n’ont a priori aucune valeur marchande au départ, ils l’acquièrent lorsqu’ils deviennent des Déchets Industriels banals.

L’inquiétant des pollutions diffuses à faibles concentrations, c’est que leurs effets sur le système immunitaire, neurobiologique et reproducteur sont perceptibles seulement des années plus tard quand des études épidémiologiques viendront confirmer leur incidence alors que la santé d’une partie de la population se trouvera déjà menacée.

Les administrateurs devront avaliser le projet en s’appuyant sur la réglementation en vigueur : nous vivons dans un Etat de droit nous dit-on. Et le plus révoltant est que cette réglementation au service de la marchandise protège certains espaces classé UIa (permettant les installations industrielles avec nuisances) dans lesquels les industriels pourront occasionner toutes les nuisances permises. Maîtres et à la fois esclaves de cette réglementation et de notre situation générale, les administrateurs se doivent de respecter la réglementation et gérer cette situation et non bien sûr de s’y opposer. Et quand le maire de Vizille déclare dans cette affaire qu’ « entre la taxe professionnelle et l’environnement il choisira sans hésitation la protection de l’environnement et du cadre de vie » , on sait pertinemment que ce choix n’est qu’un leurre puisque d’une part il est évident qu’au regard de la réglementation en vigueur l’incinérateur sera reconnu comme non-polluant et par conséquent sans effet préjudiciable et d’autre part qu’il est considéré au service de l’environnement puisqu’il réglerait le problème des décharges.

Il semble que certains opposants à l’incinérateur considèrent ce projet comme « utile et nécessaire mais nécessitant un environnement plus ouvert et ventilé que Vizille et plus éloigné des zones d’habitations » . Le vent dissiperait l’air pollué ; la dioxine, les métaux lourds, etc. disparaîtraient comme par enchantement. C’est bien évidemment absurde. Ici comme ailleurs, on tient à se voiler la face. On reconnaîtra les effets inacceptables près de chez soi ; on se satisfera de les chasser ailleurs, refusant d’admettre qu’on déplace ainsi le problème. A ceux qui ne tiennent pas à se rendre à l’évidence, nous reprochons de vouloir polluer en d’autres lieux, d’autres gens ; ou peut-être aussi les mêmes gens puisque pour beaucoup, c’est dans ces zones à nuisances qu’ils travaillent. Ceux-ci se sont résignés en tous cas à abandonner certains territoires à toutes les nuisances possibles. L’attitude NIMBY - not in my back yard que l’on peut traduire par pas de ça chez moi - témoigne de cette époque soumise au totalitarisme économique dans laquelle chacun voudrait ne pas déranger la marche du monde mais seulement se préserver un petit jardin d’Eden où l’on se sentirait bien loin du merdier ambiant. Dans le ventre de la baleine, il est rassurant de trouver un coin que l’on voudrait voir à l’abri des réalités. Mais il faudra bien en sortir, d’une manière ou d’une autre, du ventre de la baleine ; il est impensable que l’on ait définitivement écarté l’idée de jours meilleurs .

Le 12 décembre 1997

Yasmina Khitri et Henri Mora


Correspondance : 92 Chemin de la Tour, 38220 Vizille



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