Les lanceurs d’alerte

par Michel Bessières

Fin décembre 2002, l’Inra se débarrassait du docteur Marc-Edouard Colin.

En 1998, ce vétérinaire, spécialiste des abeilles, participait à la première vague d’enquête sur le Gaucho, l’insecticide de la firme Bayer dont l’introduction a coïncidé avec la dépopulation spectaculaire des ruches.

Les travaux du docteur Colin montrent que l’ingestion d’une dose d’un milliardième de gramme d’imidaclopride - molécule active du Gaucho - par gramme de pollen suffit à paralyser une abeille. Mais ses conclusions ne seront jamais prises en compte. Au sein du comité de pilotage, qui regroupe les apiculteurs, la firme chimique et la commission des toxiques du ministère de l’Agriculture, on affirme que le protocole de l’étude n’a jamais été fourni. Etonnant : les apiculteurs se souviennent que le protocole a été présenté et commenté en janvier 1998. Plus étonnant encore, les mêmes responsables avalisent sans sourciller les études fournies par Bayer, y compris les plus fantaisistes. L’une d’entre elles fait état d’une progression régulière de la population d’un couvain pendant 21 jours, alors qu’en toute logique, un taux de mortalité significatif aurait dû être enregistré, après les premières naissances, entre le seizième et le dix-huitième jour.

L’année suivante, le docteur Colin souhaite poursuivre son enquête. Il estime ses besoins à 450 000 F. Le coût pour l’INRA est nul, puisque l’Europe (Fonds européen d’orientation et de garantie agricole) fournit tous les crédits nécessaires. Malgré cela, il se heurte à un veto de sa hiérarchie. Il est incité à orienter ses recherches vers d’autres pathologies de l’abeille. Par ailleurs, on lui interdit de rencontrer une équipe de journalistes qui enquêtent sur le Gaucho. Bien que le chercheur se plie à ces décisions, sa direction lui signifie son licenciement. Ni le soutien des syndicats, ni la proposition du directeur d’une autre station de l’Inra, celle de Saint-Christol, d’accueillir le vétérinaire, ne la fléchiront. Statutairement, le départ du docteur Colin se joue sur du velours, puisqu’il n’est pas titulaire de l’Inra. Détaché du Cneva (devenu entretemps l’Afssa) depuis dix ans, il est rendu à son corps d’origine, sans créer de remous.

Revenons sur les protagonistes de cette affaire. La commission des toxiques, tout d’abord. André Rico, son président honoraire intervenant en juin 2002 sur les effets à long terme des pesticides, lors d’un colloque organisé à Paris par l’UIPP (l’Union industrielle des produits phytosanitaires, récemment rebaptisée Union des industries de la protection des plantes) affirmait : “ Je n’en ai rien à foutre des générations futures. Elles se démerderont, comme tout le monde. ” Un organe consultatif du gouvernement, le comité de la prévention et de la précaution, recommandait déjà, en 2000, de retirer tout pouvoir d’agrément en matière de pesticides à cette émanation du ministère de l’Agriculture, trop complaisant à l’égard du complexe agro-industriel pour juger des questions de santé publique.

L’Inra ensuite. Au sein de Génoplante, le groupement d’intérêt scientifique (GIS) créé en 1999, destiné à développer la génomique et à “ valoriserune forte propriété industrielle ”, son principal partenaire est la firme Bayer.

Quant à cette dernière, on n’en finirait pas d’énumérer ses tribulations. Aujourd’hui, son médicament anti-cholestérol Lipobay (Baycol aux Etats-Unis) est incriminé dans la mort de plusieurs centaines de personnes. La firme doit faire face aux 8 700 plaintes déposées devant les tribunaux américains. Hier, dans l’affaire de l’huile toxique, le gouvernement espagnol, soutenu par l’OMS, engageait une des plus grandes campagnes de désinformation en matière de santé publique, afin d’attribuer aux trafiquants d’huile, contre toute évidence scientifique, les centaines de décès dus aux pesticides. Les conclusions de Jacques Philiponneau ( Relation de l’empoisonnement perpétré en Espagne, éditions de l’Encyclopédie des nuisances) qui souligne, en particulier, la responsabilité du Nemacur de Bayer, ont depuis été reprises par de nombreux organes de presse [1].

Mais avant même que le ministre de la Santé, Bernard Kouchner, n’admette que les effets secondaires de médicaments envoient annuellement 1,3 million de Français à l’hôpital et en tuent près de 20 000, soit la quatrième cause de mortalité en France, on le savait déjà : si l’agriculture éradique les espèces, si la nourriture empoisonne, si les médicaments tuent, la responsabilité n’en incombe pas au seul machiavélisme intéressé de la chimie allemande. Ces réalités sont consubstantielles à la société du risque.
Dans le livre du même nom (éditions Aubier) le sociologue allemand Ulrich Beck montre que la société industrielle a accompli sa double vocation : maîtriser la nature et surmonter l’état de pénurie. Désormais “la production de richesses est systématiquement corrélée à la production de risques... Les dangers deviennent les passagers aveugles de la consommation normale... ”

Ces dangers sont d’une nature particulière : “ les contaminations nucléaires ou chimiques, les substances polluantes, les maladies liées à la civilisation se soustraient à la perception humaine immédiate...” Il faut donc “ les organes de perception de la science, pour établir une causalité toujours incertaine et transitoire. ” Si ce détour par l’expertise est nécessaire, il n’est pas suffisant : “ les décisions dépendent toujours d’une question non scientifique. Tôt ou tard s’impose la question de l’acceptation des risques et avec elle l’éternelle question : comment voulons-nous vivre ? ”

Comme le montre l’exemple paroxystique de la crise irakienne, ce n’est pas la présence du risque qui fait l’objet d’un déni. “ L’insistance sur les menaces liées au progrès de la civilisation est loin d’être l’apanage du discours critique ; elle est aussi un facteur de croissance économique de premier ordre. Le système industriel profite des abus qu’il engendre...Les risques sont ces nouveaux besoins insatiables recherchés par les économistes. ”

Du fait de leur exploitation marchande “personne ne sait plus ce qui est “problème” et ce qui est “solution”, qui profite de quoi, qui dissimule ou dévoile des responsabilités, et si tout le discours sur le risque n’est pas en fin de compte l’expression d’une dramaturgie politique déplacée qui poursuit en réalité un objectif radicalement différent. ”

Un chimiste allemand, Michael Braungart, s’interrogeait déjà, voici quelques années sur les finalités de la cancérologie : “ Pour chaque cas de leucémie, nous créons environ neuf emplois. Est-ce cela notre programme de lutte contre le chômage ? ” A ce jour, le risque fait vivre plus de gens qu’il n’en tue. Il fonde une nouvelle discipline universitaire aux nombreux pratiquants : la cyndinique ( du grec kyndunos  : danger) ; il justifie des excroissances administratives inédites, avec la création des agences du risque (Afssa, Afssaps, Ipsn, Inrs, Inéris, etc.) ; il occupe la rubrique des anecdotes saugrenues avec le transfert des collections conservées par les musées parisiens - opération jamais vue depuis les prémisses du Blitzkrieg de 1940 - au prétexte d’une improbable crue de la Seine ; il nourrit les discours gouvernementaux (Roselyne Bachelot invite les Français à “ acquérir une culture du risque ”, à “ devenir les cogestionnaires du risque ”).

Dans l’économie politique de la société industrielle, explique Ulrich Beck, l’autorité répartissait des richesses, aujourd’hui, elle distribue des risques. La perversité de cette “ gestion du risque ” saute aux yeux : s’il s’agit de maintenir le bruit de fonds anxiogène de la menace à un niveau supportable, il est hors de question de se débarrasser du bourdonnement parasite, indispensable à la marche de l’économie et au contrôle des individus. Si bien que, quiconque formule, en toute bonne foi scientifique, une hypothèse susceptible de remettre en cause les choix de cette répartition, doit s’attendre aux pires déconvenues : suspiscion déontologique, vexations professionnelles, perte d’emploi.

“ On sanctionne la volonté des chercheurs d’engager un débat public sur les orientations scientifiques et techniques décidées par les “experts” sans droit de regard des “profanes” ”, explique André Cicolella.

Ingénieur chimiste et spécialiste en toxicologie, André Cicolella travaillait à l’Inrs (Institut national de recherches et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles) depuis 1971. En avril 1994, il organise un colloque international réunissant deux cents spécialistes des éthers de glycol. Le but : faire le point sur les dangers de cette famille de solvants, présents dans les cosmétiques, les peintures, la sérigraphie, la fabrication de circuits imprimés, dont certains sont considérés comme responsables de nombreux cas de malformations, d’avortements, de stérilité masculine, de cancers des testicules.

Une semaine avant la date du colloque, André Cicolella se voit interdire de participation à la manifestation qu’il a lui-même organisé. Dans la foulée, il est licencié pour faute grave.

Peu connu des non spécialistes, l’Inrs est l’un des instruments officiels de la “gestion du risque chimique ” en France. Depuis ses origines, liées à la création de la sécurité sociale, cet organisme paritaire, dans lequel sont représentés syndicats ouvriers et syndicats patronaux, est dirigé, de fait, par les représentants de ces derniers. Au début des années 1980, par exemple, son directeur, Dominique Moyen, a été l’un des fondateurs du lobby de l’amiante, le CPA (Comité permanent de l’amiante) [2].Plus récemment, une étude épidémiologique évoquant une responsabilité de l’aluminium dans la survenue de cancers de la vessie chez des ouvriers de Pechiney y a été censurée.

Après cette première mésaventure, André Cicolella retrouve un poste à l’Inéris (Institut national de l’environnement industriel et des risques majeurs) où il dirige l’unité d’évaluation du risque sanitaire. Au conseil d’administration de cet établissement public industriel et commercial, rattaché au ministère de l’Environnement, les entreprises privées occupent un tiers de sièges. En novembre 2001, sous la présidence de Maryse Arditi, député des Verts, l’Inéris dissout l’unité d’André Cicolella qui travaille sur la sécurité sanitaire dans les écoles, sur les effets cancérigènes du pétrole de l’Erika et toujours sur les éthers de glycol.

André Cicolella préside l’association Sciences citoyennes qui rassemblait, le 29 mars, associatifs, scientifiques et juristes pour débattre de la protection légale des chercheurs inquiétés et, plus généralement des “ lanceurs d’alerte ”.

Mais qu’est-ce qu’un lanceur d’alerte ? Selon Francis Châteauraynaud et Didier Torny, auteurs des Sombres précurseurs (éditions de l’EHESS) : “ Il peut s’agir d’un groupe ou d’un individu, riverain, journaliste, médecin, porte-parole d’association, élu, agent interne au sein d’une organisation. Le processus d’alerte peut traverser un ensemble de configurations : la vigilance, l’alerte, la controverse, la polémique, l’affaire, la crise... ”

Lorsque en 1986, Michèle Rivasi met sur pied la Crii-rad pour mesurer le niveau des radiations après Tchernobyl, on confine à la crise. Quand le docteur Ellen Imbernon, chef du service épidémiologique d’EDF enquête sur l’exposition des salariés à l’amiante ou aux faibles doses radioactives dans les centrales nucléaires, elle exerce une simple vigilance. C’est encore trop pour sa direction qui la licencie, en 1996, et exige qu’elle restitue ses dossiers, protégés par le secret médical. En 1998, quelques jours après la parution de son livre Métastases (éditions Pluriel) le docteur Laurent Schwartz, formé à Harvard, radiothérapeute à l’hôpital Tenon (Paris), se voit infliger une interdiction professionnelle par L’AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris). Il n’aurait jamais dû écrire “Voilà trente ans qu’on nous dit être en mesure de guérir bientôt un cancéreux sur deux. Trente ans que c’est faux ! ”. Le fait est connu, mais il tient de la polémique intolérable dès qu’il sort des cercles initiés. Mieux vaut aligner les communiqués de victoires prochaines (“Dans cinq ans, on a aura vaincu le cancer !”) pour drainer les fonds vers la recherche.

Tous se heurtent au même résistances. “ L’enjeu des conflits, écrit Ulrich Beck, est de déterminer si nous pouvons continuer à exploiter abusivement la nature (y compris la nôtre)... En ce sens, ces conflits prennent la forme de guerres de religions civilisationnelles. A bien des égards, il s’apparentent davantage aux guerres de religions du Moyen-Age qu’aux conflits de classes du XIXe et du début du XXe siècles... Nous partons du principe que tout ira bien, que tout ce que nous avons déclenché et qui, finalement, nous tombe dessus finira, malgré tout, par aller dans le sens du progrès. Mais poser la question “Où va-t-on et pourquoi ?” a déjà quelque chose d’hérétique. La condition, c’est d’accepter sans savoir. Tout le reste est superstition. Les forces productives, ceux qui les développpent et les administrent - la science et l’économie - ont remplacé Dieu et l’Eglise. ”

Tout comme l’économie invoque, depuis Adam Smith, sa magique main invisible du marché, la science adhère au principe formulé par le physicien Dennis Gabor : “ Ce qui est possible sera réalisé.” Et ces deux dogmes tirent leur toute-puissance de leur naturalisme revendiqué, qui aurait préséance sur toute construction politique, donc artificielle.

Au moment du procès de José Bové, René Riesel et Dominique Soulier , deux intellectuels , François Ewald et Dominique Bourg, dans une tribune publiée par Le Monde, assimilent les destructions de plantes génétiquement manipulées à une “ rupture du pacte républicain, construit au moment de la Révolution et renouvelé sous la IIIe République. ”. André Bellon, polytechnicien, peu suspect d’irrationalisme, leur répond : “ L’enthousiasme naïf des cohortes de Bouvard et de Pécuchet a certainement poussé au développement industriel. Mais, dans le même temps, de nombreux conflits ont marqué les rapports entre le peuple et le développement technologique. Et la destruction militante des plantations transgéniques n’est pas sans rappeler l’action des “ casseurs de machines ” au début des grandes manufactures, par exemple, contre les métiers à tisser, rendus responsables du chômage... S’il est bon qu’existe un pacte dit républicain, encore faut-il qu’il y ait contrat avec quelqu’un. Et qui, hormis le peuple dans son expression démocratique, peut être signataire de ce contrat ? Pourtant, la science est présentée comme soumise à une sorte d’autocontrôle, exposant à la société, sans contestation possible, les contraintes incontournables qui doivent régir la définition des choix publics. Cette conception abusive est à l’origine du système couramment baptisé technocratique. [3]

Le pouvoir sans partage de cette “ science de cour ”, telle que la nomme Ulrich Beck, se manifeste parfois avec brutalité. Claude Reiss, directeur de recherches en biologie moléculaire au CNRS est aussi responsable de Pro Anima . L’association, fondée par des parents de patients empoisonnés par leurs médicaments met en cause la validité scientifique des expérimentations animales. L’ amour des animaux - cause par ailleurs défendable - compte moins pour eux qu’un constat amer : les tests n’ont rien décelé de la nocivité des drogues absorbées par leurs proches. Toute l’industrie de la chimie dépend pourtant des ces manipulations pour définir les niveaux de toxicité “acceptables ” de ses produits. En 1989, Claude Reiss est invité à exposer ses arguments sur Europe 1, face à Pierre Tambourin, représentant de de la Société française d’expérimentation animale et membre de la famille d’Hubert Curien, alors ministre de la Recherche. Hors antenne, son contradicteur promet à Claude Reiss que de telles prises de position ne sauraient rester impunies. Trois mois plus tard, son laboratoire de Jussieu est fermé. En 1995, quand Pierre Tambourin accède à la direction du CNRS, Claude Reiss est muté à Gif-sur-Yvette, “ dans l’intérêt de la recherche ”. Un brevet qu’il dépose en vue de la fabrication d’un médicament à bon marché contre le sida est gelé par son administration.

“ Lancer une alerte, c’est s’exposer aux coups. Tous les chercheurs le savent, les précédents ont valeur d’exemple, affirme Gilles-Eric Seralini, professeur à l’Université de Caen et président du conseil scientifique du Crii-gen (comité de recherches et d’informations indépendantes sur le génie génétique). En outre, le rapprochement encouragé par l’Etat entre l’industrie et la recherche a beaucoup émoussé l’esprit critique des scientifiques. ” A l’Université, explique-t-il, la recherche a un moteur : les “ foires aux projets ”. Organisées par le délégué régional à la Recherche et à la Technologie, ces équivalents modernes des comices agricoles du XIXe siècle, permettent aux entreprises de rencontrer et de sélectionner les laboratoires avec lesquels elles souhaitent collaborer, ce qui influence l’orientation des recherches. “ En adoptant cette démarche, l’Université abandonne ses capacités de contre-expertise ” juge le biologiste.

L’abandon nécessite parfois un coup de pouce. L’initiative la plus scabreuse en la matière revient sans conteste aux institutions scientifiques britanniques. En août 1998, le professeur Arpad Pusztai, biologiste au Rowett Research Institute, à Aberdeen, rencontre Granada TV. Il explique le contenu d’un article que le Lancet s’apprête à publier : selon une étude qu’il poursuit depuis trois ans, l’ingestion de pommes de terre génétiquement manipulées altère la croissance, le développement et le système immunitaire des rats de laboratoire. Il est aussitôt viré et toutes ses données sont confisquées. La Royal Society et le Comité parlementaire sur les sciences et les technologies le mettent en cause, une partie de la presse le discrédite. En dépit de cette campagne, le Lancet publie ses résultats. Le rédacteur en chef de la revue, Richard Horton, est à son tour attaqué par la Royal Society.

“ Tout cela pour m’être exprimé pendant 150 secondes contre le dogme scientifique en vigueur qui postule l’innocuité des OGM, commente le chercheur dans une interview au quotidien indien The Hindu. Je viens d’assister à une réunion à l’Université de Bangalore avec un représentant de Monsanto qui affirme que son entreprise effectue tous les test possibles. Mais où sont publiés les résultats ? A ce jour un seul article sur le coton BT est paru. Encore concerne-t-il la composition chimique et nullement les effets sur la santé. Je suis sûr que ces études existent. Pourquoi ne sont-elles pas publiées ? [4]

Revenons en France. Toxicologue de renommée internationale, spécialiste des dioxines, le professeur Jean-François Narbonne sait, lui aussi, ce que signifie la mise sous le boisseau de l’expertise. En 1998, son département de l’Université de Bordeaux-1 négocie un rattachement à l’Inra. L’opération s’accomplira sur son dos : on ferme son laboratoire.

En s’efforçant d’identifier d’éventuels récepteurs de chaque molécule sur les cellules humaines, la toxicologie nous renseigne mal sur les cocktails de produits chimiques auxquels nous sommes exposés comme sur les effets nocifs des faibles doses. “ Autant chercher une bande de brigands, de nuit, dans une forêt, avec une bougie ” écrivait Ross Hume Hall dans le numéro 1 de L’Ecologiste . Pour les institutions, cependant, cette lueur vacillante est déjà suspecte.

“ Les laboratoires de toxicologie sont condamnés les uns après les autres, constate Jean-François Narbonne : fermeture de l’unité Inserm U-1 à Paris, de l’unité de toxicologie des aliments et des boissons de Toulouse, de l’Unité du Cnrs de Villejuif, du laboratoire du professeur Maurice Rabache, au Cnam, du laboratoire d’écotoxicologie du professeur François Ramade, président de la société mondiale d’écologie...”

Et, alors que la France est le deuxième utilisateur mondial de pesticides, avec plus de 120 000 tonnes, soit un marché de 2,5 milliards d’euros par an, “ le seul DEA de phytopharmacie, à l’Ensat a disparu, la seule unité de phytopharmacie du Cnrs, à Perpignan, est réorientée sur d’autres activités. ”

Au Cnam, lors de la succession du professeur Xavier Cuny, il semble acquis que sa chaire d’hygiène et de sécurité au travail reviendra au professeur Michel Guillemin, codirecteur de l’Institut universitaire de médecine et d’hygiène du travail, à Lausanne, spécialiste des solvants et des fibres minérales. Quelques manœuvres plus tard, elle échoit au Docteur William Dab, un ancien d’EDF, connu pour son opposition aux enquêtes épidémiologiques concernant les effets nocifs des champs électromagnétiques.

Au Cnrs, le professeur Henri Pézerat a joué un rôle prépondérant dans la reconnaissance des méfaits de l’amiante. Au moment de son départ en retraite, l’institution a enfin l’occasion de reconnaître ses mérites. “ On voulait bien tous les jeunes que je présentais pour me succéder, mais à condition qu’ils changent de discipline. Mon unité de toxicochimie a donc été dissoute. ”

Au Cnrs, toujours, le professeur André Picot, expert auprès de la Commission européenne, a longtemps été responsable de la prévention du risque chimique. Quand son mandat de directeur d’unité prend fin, après les douze années réglementaires, on refuse tous les candidats qu’il propose et on réoriente son unité sur une vocation de “ services à l’industrie ”, afin qu’elle “ valorise ” ses acquis. Si l’étouffement n’était pas la règle, on soupçonnerait les hiérarques d’une initiative vengeresse. Appelé à collaborer, en 1994, avec la commission de l’Académie des sciences consacrée aux dioxines, André Picot constate que les chapitres qu’il rédige sur les effets immunotoxiques et la reproduction sont manipulés pour coller avec ton bénin du rapport final. Il refuse de signer, il est expulsé de la commission.

Le “ printemps silencieux ” des disciplines scientifiques ne se cantonne pas à la toxicologie, observe Jean-François Narbonne. “ Depuis vingt ans, la déferlante de la biologie moléculaire, à l’origine de la transgénèse, du clonage, des Ogm, de la thérapie génique a tout emporté sur son passage et fait disparaître de l’Université les disciplines traditionnelles. La microbiologie a été reconvertie en biotechnologie, la botanique transformée en biologie moléculaire végétale, la zoologie en biologie cellulaire et moléculaire. Là-dessus se sont rajoutés les jeux de pouvoirs traditionnels, à l’Université comme dans les commissions des organismes de recherche où se règlent les comptes personnels et s’établissent les réseaux de pouvoir sous couvert d’”excellence scientifique”.”

Il serait difficile d’assimiler cette évolution à un progrès. Ingénieur agronome, spécialiste de microbiologie de sols, Claude Bourguignon a quitté l’Inra à la fin des années 1980 et monté un laboratoire privé. “Sur trente centimètres d’épaisseur, le sol héberge 80 % de la biomasse vivante du globe. Mais en supprimant la microbiologie - à l’Inra, la chaire du Professeur Rivière a été éliminée en 1986 - on a contribué à imposer l’idée que le sol n’est qu’un substrat inerte qu’il faut gaver d’engrais. ”

N’oublions pas pour autant “ les jeux de pouvoir et les réglements de compte ” évoqués par Jean-François Narbonne. L’Inra hébergeait le professeur Rivière, parce que Jacques Monod l’avait chassé de l’Institut Pasteur, tout comme il en avait débarrassé le professeur Beljanski, coupable d’avoir repéré un transfert d’information vers le gène par l’ARN, contraire au dogme. En 1975, la description du même phénomène - la transcriptase inverse - allait valoir à David Baltimore, Renato Dulbecco et Howard Martin Temin le Nobel de médecine.

Le choix du tout-génétique a eu d’autres conséquences fâcheuses. Plusieurs centaines d’expériences de thérapie génique se sont succédé dans le monde depuis vingt ans. Aucun des 6 000 patients concernés n’a été guéri, certains ont été achevés (ne seraient-ils pas morts, un jour ou l’autre, le risque zéro n’existant pas ?), mais on s’évertue dans cette voie, puisque les autres disciplines ont été ringardisées [5]. Les cultures Ogm ont des rendements décevants, leurs dangers pour la santé sont inconnus, l’opinion publique européenne les refuse, mais l’Inra poursuit ses expérimentations - à Colmar, par exemple, sur la vigne. A quelles autres tâches l’Institut emploierait-il les biologistes moléculaires recrutés, en priorité, depuis vingt ans ? Sur ses 1750 chercheurs et techniciens, 30 seulement travaillent sur l’agriculture biologique [6]. Dans des conditions souvent précaires. Le docteur Véronique Chable, de la station Inra de Rennes, spécialiste des semences biologiques, s’est ainsi vu refuser le microscopique crédit nécessaire à sa participation à un congrès de l’agriculture biologique en Allemagne. Il n’y a pas de petite vexation.

“ L’un des pires travers du cours actuel, c’est l’enfermement dans le laboratoire, l’absence de vérification des hypothèses sur le terrain ” dit Claude Bourguignon. Armand Farrachi, l’auteur des Poules préfèrent les cages (éditions du Seuil) a montré à quelles absurdités menait l’autisme des blouses blanches : “ L’Europe avait prévu d’agrandir un peu les cages des poules de batterie, explique l’auteur, projet auquel les éleveurs s’opposent évidemment pour des raisons économiques. Il leur fallait une caution scientifique. Le professeur Jean-Michel Faure a pris huit groupes de quatre poules élevées en cage. Il les a placé à tour de rôle dans une cage qu’elles pouvaient agrandir ou rétrécir en appuyant sur un bouton avec le bec. Deux groupes préfèraient les petites cages, deux les grandes, quatre n’exprimaient aucun choix. Fort de ces résultats le professeur affirme : " La plupart des groupes testés ne montrent pas de préférence pour une grande cage. " Donc la poule n’a pas besoin d’une grande cage. Et le chercheur conclut : " Il est déplorable que le législateur prenne la responsabilité d’augmenter considérablement les coûts de production." [7]

A quoi bon s’éloigner de sa paillasse quand le monde extérieur ne subsiste que sous la forme d’un laboratoire de grande ampleur, où les événements doivent obéir à des protocoles écrits d’avance ? Approché par une directrice d’école, à propos des six cancers d’enfants autour du site de l’ancienne usine Kodak, à Vincennes, Henri Pézerat contacte l’Institut national de veille sanitaire. “ Mes interlocuteurs m’ont répondu : “ vous mentionnez six cas, il pourrait y en avoir dix, d’un point de vue scientifique, il s’agirait toujours d’un hasard. L’affaire ne mérite pas d’enquête épidémiologique.” ”

Le professeur Jean-François Viel, attaqué par Jacqueline Clavel et Catherine Hill, de l’Inserm, en dehors des règles habituelles du débat scientifique, à la suite de son enquête concernant les leucémies autour de la Hague, est familier de telles objections : “ L’épidémiologie académique a en partie échoué, puisque le contexte environnemental et sociétal dans lequel les maladies surviennent est soit négligé, soit écarté ” expliquait-il lors d’un colloque à l’Université de Genève, avant d’énumérer les moyens habituels utilisés par les autorités pour nier l’existence d’un problème. On affirme que tous les experts s’accordent à juger que le problème n’existe pas alors qu’aucune étude n’a été menée, on glisse de l’absence de preuve d’un problème à la preuve de son absence.

Ou encore, on s’engage à agir, et l’on s’empresse de n’en rien faire. Chercheur à l’Inserm, Pierre Meneton travaille sur les facteurs génétiques des maladies cardio-vasculaires. Mais il se préoccupe aussi des autres causes possibles. Le sel, par exemple. Selon son enquête, chaque Français ingère en moyenne quatre kilos de sel par an, deux fois la dose limite fixée par l’Organisation mondiale de la santé. Cette voracité pourrait multiplier par six le risque de cancer de l’estomac, responsable de 5 000 morts annuelles et entraîner 75 000 accidents cardio-vasculaires, dont 25 000 décès. La raison : l’industrie agro-alimentaire surdose ses produits. Un bol de céréales du matin contient autant de sel qu’un bol d’eau de mer. Le sel masque l’absence de goût, augmente le poids des produits et incite à la consommation de boissons en bouteilles, vendues par les mêmes firmes.

Quand des parlementaires relayent ses interrogations, le ministère de la Santé met un an à leur répondre. Pour justifier son inaction, il étaye son avis sur une étude qui ne comporte pas un mot sur le sel.

“ Il n’apparaît pas nécessaire de lancer des campagnes publiques alarmistes sur ce sujet, au détriment d’autres enjeux de santé publique ” renchérit l’Afssa, s’appuyant sur les avis de son expert en titre, le docteur Tilman Drueke. Mais voilà qu’il apparaît que de nombreux travaux de ce directeur de recherches à l’Inserm, néphrologue à Necker, sont financés par un lobby industriel, le Comité des salines de France. Plus grave : selon les révélations de l’hebdomadaire Le Point , Pierre Meneton et les membres de son unité de recherches auraient été mis sur écoutes et fichés par la DST.

Entretemps, l’intérêt de l’hebdomadaire Le Point a contraint le ministre de la Santé à se manifester (“ Dans l’administration politique, on lit le Spiegel et pas le rapport scientifique, écrit Ulrich Beck. Pas (uniquement) parce que le rappport est illisible, mais parce que la configuration sociale veut que le Spiegel contienne des éléments politiquement pertinents. ”) Le docteur Tilman Drueke est mis sur la touche, les réunions entre experts se succèdent et, début 2002, Bernard Kouchner, ministre de la Santé, annonce que les apports en sel seront réduits de 25 % en cinq ans.

Passons sur ce choix risible de 25% de réduction dont la validité scientifique, comme celle de tout seuil limite, est inexistante. Le plus gênant est qu’aucune mesure contraignante n’accompagne ce changement d’orientation, pas même l’obligation de mentionner la teneur en sel des produits, alors qu’une réduction de ce niveau entraînerait, selon le rapport de Pierre Meneton, “ un manque à gagner de 6 milliards d’euros par an pour l’industrie agro-alimentaire. ”

L’alerte a été étouffée. C’est la règle générale. Dans le cas des éthers de glycol, quatre membres de la famille ont été classés “ toxiques pour la reproduction” par l’Union Européenne en 1993. En France, un arrêté du 7 août 1997 en limite l’usage, mais il ne s’applique pas à l’usage professionnel. Selon un document de l’INRS, “ les études expérimentales doivent être complétées. ” Un million de salariés seraient exposés.

L’industrie elle-même se montre plus prudente que les pouvoirs publics. Dans sa nouvelle usine de Pernis, près de Rotterdam, Shell Chemicals abandonne la production d’éthers de la série E, les plus dangereux. Le site de l’Apsab précise toutefois “ la demande mondiale croît de plus de 5% par an. La même Shell Chemicals, en partenariat avec la CNOOC (China National Offshore Oil Corporation), a donné le coup d’envoi, début novembre 2002, à la construction du gigantesque complexe chimique de Nanhai dans le sud de la Chine, qui produira dès 2005, entre autre, 320 000 tonnes par an d’éthylène glycol. ”

La situation est similaire avec le Gaucho : une étude de l’Université de l’Etat de Washington montre une persistance inquiétante de l’imidaclopride dans l’eau ; des études toxicologiques concluent à l’existence d’un récepteur de la molécule chez l’homme ; aux Etats-Unis, au Canada, en Allemagne, en Belgique, son introduction s’est accompagné du même phénomène de dépeuplement des ruches. Mais en France, le ministère de l’Agriculture a renouvelé l’autorisation de mise sur le marché de l’insecticide, tout en prolongeant pour deux ans le moratoire qui concerne son application sur maïs et tournesol. L’Etat français ne peut pas ignorer les apiculteurs -1 milliard de francs de chiffre d’affaire par an - mais il ne va pas non plus saper les positions de Bayer sur le marché mondial. D’ici quelques années, quand les coûts de recherche et de développement de la molécule auront été amortis, les gouvernements occidentaux, n’écoutant que leur courage, en banniront l’usage. Les marchés des pays du Sud suffiront alors à en assurer la rentabilité.

Saint Augustin glisse dans ses Confessions que la révélation chrétienne le contraint à la chasteté. Il s’y résoudra, ajoute-t-il, mais le plus tard sera le mieux. Il manque à l’Etat cette franchise dans la duplicité quand il s’agit de ses propres engagements.

En 1991, la Commission européenne adopte de nouvelles règles d’homologation des pesticides. Il est alors convenu que les 834 substances actives déjà commercialisées devront subir une série de tests. Un délai de douze ans est jugé nécessaire pour conduire l’évaluation. En 2002, un an avant l’échéance, un rapport du député vert belge, Paul Lannoye, montre que seules 31 de ces substances actives ont été testées.

En avril 2000, suite au rapport parlementaire du député vert André Aschieri [8] l’Assemblée nationale vote la création d’une nouvelle agence du risque : l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement. Quoiqu’on pense de la gestion du risque, trois ans plus tard, cet outil qui devait “ renforcer les moyens d’expertise ”, doté d’une enveloppe de 1,5 million d’euros dans le budget du ministère de l’Environnement, se réduit à trois personnes (à comparer avec l’Afssa : 800 personnes).

Quant au nuage de Tchernobyl, il a fallu le dépôt d’une plainte par des cancéreux de la thyroïde pour qu’une instruction, conduite par le juge Bertella-Geffroy, commence à donner la mesure des dissimulations de l’Etat. Des notes confidentielles, saisies au ministère de l’Intérieur et datées du 16 mai 1986 lors d’une réunion de crise (trois semaines après l’explosion de la centrale) mentionnent le niveau de contamination à l’iode 131. Entre Aléria et Porto-Vecchio, on a relevé plus de 10 000 becquerels par litre dans du lait de brebis, la réglementation prévoyait de retirer de la consommation tout produit contenant plus de 500 becquerels. L’une de ces notes précise “ Nous avons des chiffres qui ne peuvent être diffusés. ”

Ni l’impéritie, ni la culture du secret ne sauraient surprendre de la part de l’Etat. Mais les circonstances dans lesquelles il y recourt ont changé. “ On en arrive à une révolution déguisée en normalité, écrit Ulrich Beck... L’élaboration de l’avenir n’est plus du ressort du Parlement ni des partis politiques, mais des laboratoires de recherches et des conseils d’administration... Ceux-ci sont devenus les “cellules révolutionnaires” cachées sous le manteau de la normalité... La situation menace de tourner au grotesque... La politique devient une agence de publicité financée par les fonds publics, qui vante les qualités d’une évolution qu’elle ne connaît pas... les hommes politiques participent au passage à une autre société dont ils ne peuvent rien savoir, tout en imputant aux “machinations des critiques de la civilisation” les angoisses dans l’avenir. ”

En couverture de son numéro du 23 décembre 2003, Time Magazine conférait à Cynthia Cooper, de WorldCom, Sherron Watkins, d’Enron et Coleen Rowley du FBI le titre de “ femmes de l’année ” : “ En prenant tous les risques pour lancer une alerte, elles nous rappellent ce que signifient le courage et les valeurs de l’Amérique ”

Dans la vision libérale, où tout phénomène concourt nécessairement à la marche harmonieuse du système, le lanceur d’alerte, pour peu qu’il échappe à la l’élimination, mérite d’être encensé. De la main invisible qui régule le monde, il est le petit doigt urticant. Plus il grippe l’ordre des choses, en attirant l’attention sur un dysfonctionnement ou un autre, et plus il contribuerait à leur bonne marche. Les tombeurs de chefs d’entreprise ou d’élus corrompus des vingt dernières années, présentés comme des chevaliers de la transparence ayant rendu un signalé service à la société en concourant à son nettoyage, savent combien la légende est fallacieuse. Après avoir payé leur “ dette à la société ”, les délinquants financiers reviennent prendre leur place dans un système dont le niveau de corruption, même selon les critères de ses promoteurs, est loin d’avoir baissé [9].

La figure sulpicienne d’Erin Brokovich, revue et corrigée par Hollywood illustre la thèse jusqu’à l’écœurement. La simple citoyenne californienne est transfigurée en petite madonne de la santé publique lorsque elle engage, au nom de victimes passives et apeurées, une lutte héroïque contre les grandes compagnies coupables de pollution mais jouissant d’une totale impunité. Grâce aux tribunaux, elle terrasse les malfaisants et la société retrouve enfin son fonctionnement souhaitable, au service du bien public.

Tout pêche dans le scénario. Et d’abord, ce grotesque éloge de la passivité. “ A défaut d’une mobilisation sociale, l’alerte passe inaperçue ”, affirme Henri Pézerat, fort de sa longue expérience des dangers de l’amiante.

En outre, le lanceur d’alerte n’est pas sanctifié : quand Noël Trocellier et d’autres employés de Buffalo Grill rendent publics des éléments qui montrent une provenance pour le moins douteuse des viandes traitées par Buffalo Grill, les voilà rhabillés en délateurs, animés par un inavouable ressentiment. La chaîne de restaurants, née du mariage de la boucherie et des stations-services, peut se féliciter d’avoir confié la gestion de la crise à Images et Talents, un cabinet de relations publiques, expert dans le formatage de l’opinion. Dans son livre, La Santé publique atomisée (éditions La Découverte), Jean-François Viel revient sur les réactions suscitées par son enquête épidémiologique autour de La Hague : “ la prise de parole publique peut se révéler délétère pour le chercheur. Considérée comme narcissique, toute manifestation de ce type est honnie par la communauté scientifique. Seule, se reconnaît ce droit une supra-élite, plutôt parisienne et institutionnelle. ”

Quant à la justice, elle n’est pas là pour donner son onction au redresseur de torts. En 2001, Francis Doussal rend publiques les conditions sanitaires déplorables dans lesquelles opère son employeur, la Saria, le numéro un de l’équarissage, bénéficiaire de l’immense majorité des marchés publics dans ce domaine. Licencié, il porte l’affaire devant les prud’hommes qui le condamnent à payer 1 000 euros à l’entreprise et lui reprochent d’avoir “ abusé de son droit d’expression ”.

Mais il y a plus important : en interpellant l’autorité politique, les lanceurs d’alerte prêchent dans le désert. Ils sont condamnés à l’errance, écrit justement Ulrich Beck, s’ils s’évertuent à adhérer au “ principe, qu’en dépit de toutes les diversifications et de toute la confusion qui en résulte, la modernité a un centre de régulation politique. Une telle position occulte les aspects les plus sombres du centralisme et de l’interventionnisme bureaucratique, que l’on connaît pourtant bien aujourd’hui. Elle méconnaît surtout le fait que la société moderne n’a pas de centre de régulation"

Dans le paysage mouvant de la société du risque “ les décisions prises dans l’économie et la science sont chargées d’un contenu politique effectif que leurs acteurs ne peuvent en aucun cas légitimer. Le politique devient apolitique, ce qui était apolitique devient politique. ”

Ce livre, écrit en 1986 et traduit en français en 2001 seulement, donne une des meilleures clés d’explication de la dernière présidentielle et de son “ séisme ”. Les électeurs français se sont soucié comme d’une guigne des initiateurs des 35 heures, parce qu’ils ont jugé apolitique cet aménagement quantitatif supplémentaire, “ offert ” par l’Etat-providence. Quels qu’en soient les avantages marginaux, la mesure accentue la dissolution des solidarités traditionnelles de la société industrielle (classes, etc) en favorisant la flexibilité et la précarité. En revanche, dans tous les domaines où les citoyens se confrontent aux pouvoirs en formulant des questions inédites : faut-il accélérer la circulation de la marchandise en rouvrant le tunnel du mont Blanc ? Pourquoi meurt-on du cancer du rein dans mon unité de production de vitamine A ? à quel progrès contribue les manipulations des gènes, les nanotechnologies ? mon bifteck me tuera-t-il ? l’Etat répond en ravivant, avec les notions de “ panique ” et de “ psychose ”, la hantise des “ émotions ” sacrificielles, antérieures à la société industrielle [10].

Ainsi indique-t-il de quel côté se situent ses craintes. Loin des formes éprouvées de la protestation par délégation - pétitions, syndicats, partis - , les seuls lanceurs d’alerte à peser sur le cours des évenements auront été les malades du sida. En déclarant leur antagonisme vis-à-vis des pouvoirs, en mettant en pratique le droit à l’information, en investissant les centres de décision, au moins ont-ils pesé sur les choix de la technoscience et défendu leur vie.

S’interrogeant sur l’impuissance citoyenne, Alain Brossat, prof de philosophie à Paris VIII, souligne les aspects prometteurs de cette irruption politique : “ On a atteint aujourd’hui un tel niveau de décorporéisation de la politique, de reterritorialisation du politique du côté des machines, des appareils, des dispositifs et des prothèses qu’aux yeux de l’Etat et des maîtres, le simple fait qu’un plébéien expose son corps, ses mouvements, sa colère, son désarroi, sa souffrance dans un espace public apparaît comme une obscénité, c’est-à-dire une violence symbolique faite à l’autorité et au public : grève de la faim d’un sans papiers aux marches d’une église, dépôt d’un tas de fumier par des paysans devant une préfecture, manifestation de malades du sida, etc. Nous sommes entrés dans un temps où l’institution politique aspire à des formes d’immunisation si parfaites que le retour même d’un corps vivace et imprévu (autre chose que le corps-tronc maquillé d’un homme politique sur un écran de télévision) dans l’espace politique apparaît comme une inconvenance majeure.

Plébéiens de tous les pays, faisons corps ! ”

Notes

[1Voir Courrier international du 13 septembre 2001. Dans l’affaire du Gaucho, la diversion par la piste des trafiquants est, de nouveau, tentée, avec une origine espagnole en guise de clin d’œil. Le Monde du 25 juin 2002 écrit “ Par deux fois cette année, la justice a découvert une piste de contamination. Dans le Morbihan, elle soupçonne une mauvaise pratique agricole, des produits nocifs ayant été mélangés alors qu’ils n’auraient jamais dû l’être, ce qui a décuplé leur nocivité. Dans le Gers et la Haute-Garonne, le juge d’instruction de Saint-Gaudens a mis en examen trois personnes. Elles auraient importé illégalement d’Espagne des produits n’ayant pas reçu d’agrément, ce que nient les intéressés. La gendarmerie soupçonne l’existence de ramifications dans d’autres parties de la France. Une enquête préliminaire est également en cours en Vendée. ”

[2Sur la reconversion des promoteurs du CPA, voir “ La caution des scientifiques ”, Patrick Herman, Le Monde diplomatique, avril 2002.

[3“ Des savant parfois schizophrènes ”, Le Monde diplomatique, juin 2002.

[4Pour d’autres cas étrangers, y compris dans les pays où existe une protection légale des lanceurs d’alerte, par exemple les Etats-Unis, voir le site de l’Ong genevoise Apsab (Association for the Promotion of Scientific Accountable Behaviour) qui collabore avec l’Organisation internationale du travail à un projet de convention internationale sur la clause de conscience des scientifiques. http://www.apsab.span.ch/

[5Pour un décryptage du processus par lequel s’impose une théorie scientifique prometteuse de profits, voir “ La génétique appliquée comme technique moderne de hold up ”, Jean-Pierre Berlan, L’Ecologiste, automne 2000.

[6Voir Ogm, opinion grossièrement manipulée, lettre ouverte à la direction de l’Inra. www.infogm.org/IMG/pdf/doc-7.pdf

[7Voir, en particulier, l’intervention d’Armand Farrachi sur www.ogmdangers.org/action/cr_conference/ Vendemiaire/Farrachi.htm - 30k -

[8voir La France toxique, André Aschieri, éditions La Découverte. L’auteur revient sur les embûches semées sur son chemin par le parti socialiste.

[9Voir les classements de Transparency International, une Ong fondée par d’anciens hauts fonctionnaires de la Banque mondiale et bénéficiant aujourd’hui de toute la bienveillance de l’institution.

[10voir La Panique, Jean-Pierre Dupuy, Les empêcheurs de penser en rond.