Onze jours après ses critiques contre l’islam, la jeune Mila ne peut toujours pas retourner dans son lycée. Elle et sa famille sont placées sous protection policière.

Aujourd’hui bien sûr, vous savez qui est Mila. Ce n’était pas gagné. Depuis onze jours, les médias, les organisations et les personnalités qui se prétendent féministes, qui prétendent parler au nom des femmes et lutter contre les violences sexistes, lui ont infligé la loi du silence. L’« intersectionnalisme », c’est abandonner une jeune fille de 16 ans aux menaces et à la violence des islamistes. C’est abandonner celle que l’on a trahie aux sympathies de l’extrême-droite pour pouvoir mieux s’en détourner.

En onze jours, ni le Planning familial ni les associations LGBT iséroises n’ont trouvé la décence de soutenir Mila, 16 ans, menacée de mort pour avoir critiqué l’islam en réponse aux insultes homophobes dont elle était victime sur Internet. On n’est soudain plus si pressés d’oser le féminisme.
Même silence assourdissant à l’occasion de la célébration des Résistantes lesbiennes organisée par Queer Code et Grenoble Fiertés le samedi 1er février. La journée était pourtant censée inspirer « nos résistances d’aujourd’hui (1) ». Mais pour nos associations officielles, résister aux nazis morts, c’est tout-de-même plus urgent que de combattre les islamistes d’aujourd’hui.

Les vigies de l’homophobie, d’ordinaire si promptes à dénoncer la moindre parole inappropriée – sans parler de la critique de la reproduction artificielle - font preuve en cette occasion d’un admirable esprit d’ouverture. Les « Va mourir sale pute lesbienne », « sale gouine » et autre « chiennasse » adressés à Mila n’ont troublé ni les représentants médiatiques de la cause LGBT, ni les donneurs de leçon du camp du bien, ni les petits soldats de la lutte-contre-toutes-les-dominations.

Pourquoi s’étonner. On se souvient que le Planning familial de l’Isère et Osez le féminisme ont monté l’opération « burkini à la piscine (2) » à Grenoble l’été dernier, avec l’Alliance citoyenne et sa porte-parole Taous Hammouti. Laquelle avait posté sur Facebook un message après le massacre de Charlie Hebdo : « N’oubliez jamais que c’est Charlie qui a dégainé le premier (3). »
Ces usurpateurs des anciennes luttes pour l’émancipation sont des officines de soutien à l’oppression.

L’été dernier, nous avions rencontré Sabrina, féministe et athée revendiquée, harcelée et menacée par un entourage contaminé par l’intégrisme musulman (4). Comme Mila, Sabrina revendique le droit de vivre sa vie de femme sans rendre de comptes à des directeurs de conscience frustrés. La sexualité, c’est comme la religion, le domaine de l’intime et de la liberté. La volonté de cabales de dévots de détruire l’intimité signe l’entrée dans la tyrannie.

Mila est maintenant le nom d’une affaire qui nous échappe aussi bien qu’à la première concernée. On n’a pas fini de voir des Tartuffe de tous bords s’invectiver à son propos et prendre la pose. Quant à nous, nous n’avons commis ces quelques lignes que pour ne pas ajouter au silence et à la lâcheté, sous lesquels les pseudo-féministes ont tenté d’enfouir le lynchage virtuel dont est victime cette jeune fille.

Pièces et main d’œuvre
Grenoble, le 4 février 2020

NOTES :

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Il n’y a pas eu d’« affaire Mila »

« Jour par jour, et presque minute par minute, le passé était mis à jour. On pouvait ainsi prouver, avec documents à l’appui, que les prédictions faites par le Parti s’étaient trouvées vérifiées. Aucune opinion, aucune information ne restait consignée, qui aurait pu se trouver en conflit avec les besoins du moment. L’Histoire tout entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c’était nécessaire. Le changement effectué, il n’aurait été possible en aucun cas de prouver qu’il y avait eu falsification [1]. »

La mission du Commissariat aux Archives en 1984 exige un rude et fastidieux labeur pour réécrire le journal (le Times) en permanence. Heureusement, avec l’informatique, Internet et l’IA, il suffit d’un clic pour faire table rase du passé et réécrire l’Histoire à sa convenance, suivant la ligne du moment.
C’est ce que nous enjoint de faire le photographe Gilles d’Elia à propos de sa photo et de son texte publiés ici-même en février 2020, invoquant six ans plus tard son « droit moral » et nous menaçant de rétorsions juridiques en cas de refus. Vous l’ignorez peut-être, mais « le droit de repentir ou de retrait permet à l’auteur, nonobstant la cession de ses droits d’exploitation, de faire cesser l’exploitation de son œuvre ou des droits cédés, à condition d’indemniser son cocontractant du préjudice causé » (Code de la propriété intellectuelle, art. L. 121-4).

Il n’y a bien sûr jamais eu de contrat entre Pièces et main d’œuvre et Gilles d’Elia, aussi le préjudice - moral et politique pour le coup - ne concerne que le courage et la vérité, qui en verront d’autres.

Lors de l’« affaire Mila » en 2020, Gilles d’Elia, qui nous écrit amicalement depuis des années, nous envoie un texte nous citant, accompagné d’une photo prise dans un lycée. On y voit une affiche annonçant la minute de silence « Je suis Charlie ». C’est que les menaces contre Mila - jeune lesbienne iséroise blasphémant l’islam et la religion lors d’une embrouille sur les réseaux sociaux - ont réveillé la révolte de la tuerie de Charlie Hebdo. Au point que le photographe se sent « Charlie » cinq ans après, lui qui refusait ce slogan en 2015.

Rédigeant alors un article consacré à Mila, nous proposons à Gilles d’Elia d’y adjoindre son texte et sa photo, ce dont il se déclare honoré et touché.

Jusqu’à ce mois de septembre 2026, où l’ex-champion de la liberté d’expression exige en deux lignes sèches l’effacement du passé, au motif que les temps ont changé, et Mila aussi. - Et lui aussi, peut-être.

De fait, Mila, que ni la gauche ni ses féministes n’ont soutenue (hors Richard Malka, son avocat et celui de Charlie), s’est trouvé d’autres défenseurs dans les réseaux d’extrême-droite les plus venimeux, qui tisonnent son ressentiment et encouragent son exhibitionnisme. Provocations racistes et antisémites font du clic chez les zéros sociaux. Mais que serait devenue une Mila de seize ans qui aurait été entourée et confortée par les porte-paroles autoproclamées de la « sororité » et du « féminisme intersectionnel », au lieu d’être lâchée aux chiens. C’est ce qu’on ne saura jamais.

Voici pourquoi, au lieu d’effacer l’histoire ou de la falsifier, nous avons proposé à Gilles d’Elia d’en raconter la suite, six ans plus tard, pour décrire l’évolution de Mila, sans renier les raisons de notre soutien à l’époque. Mais il s’est dérobé : aucune opinion ne restera consignée, qui pourrait se trouver en conflit avec les besoins du moment. Ses besoins de conformité à la foule, à ses passions produites par les machines à penser, l’ont emporté sur l’exigence de vérité et l’envie de comprendre. Après quoi, les beaux esprits déclameront contre la « post-vérité » et les « faits alternatifs » de Trump et des « populistes ».

Et c’est ainsi que gagnent les frères Kouachi et tous les aspirants tyrans, d’extrême-droite, d’extrême-gauche, islamistes, intégristes. L’« affaire Mila » n’est qu’un symptôme, mais effacer soi-même les raisons qu’on a eues de la soutenir, c’est se rendre à la volonté totalitaire d’abolir le passé. « La lutte de l’homme contre le pouvoir est la lutte de la mémoire contre l’oubli [2] » (Kundera). Alors que la Cybérie se charge d’abolir nos facultés cognitives de mémoire et d’attention en les transférant aux machines, nous sommes quant à nous trop mauvais perdants pour collaborer à cette autodestruction.

Pièces et main d’œuvre, le 30 septembre 2026

[1] G. Orwell, 1984 (1949), Gallimard

[2] M. Kundera, Le livre du rire et de l’oubli (1979), Gallimard