Entretien avec "La Décroissance" (1e partie)

mercredi 5 mars 2014 par Pièces et main d’œuvre

Le mensuel La Décroissance publie dans son édition de mars 2014 un entretien avec Pièces et main d’œuvre, nous donnant ainsi l’occasion de répondre aussi précisément et complètement que possible à des questions souvent débattues. Qu’est-ce que la « société de contrainte » et quelles sont les caractéristiques du « techno-totalitarisme » ? Avons-nous déjà basculé dans cette organisation totale sous emprise technologique ? L’accélération technologique ne reçoit-elle pas l’adhésion enthousiaste de la société ? N’y-a-t-il pas une épidémie de servitude active et volontaire au techno-totalitarisme ? Les ultimes résistances à l’artificialisation ne sont-elles pas franchies, ouvrant ainsi la voie à l’homme-machine promu par les « transhumanistes » ? Quel sens garde le clivage droite-gauche face au parti unique de « l’innovation », de la recherche et du développement ? Quelle est aujourd’hui la classe dirigeante ? Qu’est-ce que la technocratie et quel parti la représente ? Que penser de la fuite en avant dans les « green technologies », le « Green New Deal » et le « capitalisme vert » ? Les courants luddites sont-ils voués à l’isolement ou gagnent-ils en audience ? Peut-on encore s’extraire de la technosphère et comment résister à l’emprise technologique ? Que peut « la décroissance » comme mouvement et comme stratégie ? Etc.

La longueur de l’échange a contraint le journal à en couper une partie. Nous la publions ici. Le reste de l’entretien est à lire dans le numéro de La Décroissance en vente chez les marchands de journaux et au siège de la rédaction :

La Décroissance, 52 rue Crillon - BP 36003 – 69411 Lyon cedex 06
www.ladecroissance.net ou 04 72 00 09 82

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La Décroissance : Vous dites dans vos écrits que le déferlement technologique conduit à une société de contrainte. Quelles sont les caractéristiques de ce « techno-totalitarisme » ?

PMO : D’abord de quoi parle-t-on quand on parle de « techno-totalitarisme ». Techno, c’est facile. D’une racine indo-européenne T-K, s’élève une arborescence qui par le sanscrit, le grec, le français relie des mots tels que construire, charpentier, architecte, toit. La technique est l’art de transformer la matière première. Cette matière, on ne peut plus première, procède du latin « matrix » où même les non-latinistes auront reconnu la matrice, et cette matrice engendre une autre filiation sémantique : femelle pleine qui nourrit, arbre qui produit des rejetons, bois de charpente (madrier), matériaux, matière, matériel/immatériel, maternel, etc. (cf. Dictionnaire Robert étymologique du français)

Nous n’avons pas – pas plus que n’importe quel lecteur d’Ivan Illich-, de querelle avec la technique, consubstantielle à l’homme primitif (homo habilis, homo sapiens, homo faber), et qui n’ampute pas son autonomie. La technologie, produit de la société industrielle qui naît au XIXe siècle des combinaisons réciproques des sciences et du capital (cf. Elements of technology. Bigelow. 1829), intègre au contraire ses pièces humaines, comme les parties d’un tout, d’un système qui dépasse la machine et l’usine pour « transformer le monde » (Marx), en machine cybernétique pilotée par ordinateur. C’est-à-dire en pilotage automatique. Ce mot de « cybernétique » est forgé par Norbert Wiener à partir d’un synonyme de pilote en grec, devenu gouvernail en latin. Il désigne « la science de la commande et de la transmission des messages chez les hommes et chez les machines. » (cf. Cybernétique et société. L’usage humain des êtres humains. Norbert Wiener. 1971 éditions 10/18)

Les technologies de l’information et de la communication transmettent aux hommes et au monde machines les commandes de la machine à gouverner. Ou plutôt elles les intègrent en une seule machine, unique et totale, autorégulée. Une fourmilière électronique.

Vous trouvez peut-être que cette introduction à la technologie nous dispense d’explications sur le totalitarisme. Il n’est pourtant pas redondant d’ajouter quelques précisions. On sait que le mot surgit sous la plume d’un journaliste antifasciste en 1923 et que Mussolini se jette dessus pour se proclamer « férocement totalitaire ». On n’entrera pas ici sur les divergences entre fascistes et nazis, entre partisans de l’Etat et du mouvement totalitaire, ni sur les nuances entre l’Etat totalitaire et L’Etat total selon Carl Schmitt (cf. Jean-Pierre Faye. Editions Germina. 2013). L’ouvrage le plus révélateur paraît plutôt La Guerre totale de Ludendorff publié en 1935. La guerre, duel à mort entre deux clans de l’âge de pierre, entre la France révolutionnaire et l’Europe des rois, entre deux nations ou deux alliances, exige la mobilisation totale, corps et âmes, de toutes les ressources matérielles et humaines, économiques et spirituelles sous direction unique. Tout et tous pour la machine de guerre suivant un double principe d’engagement et de rationalisation maximaux, en vue d’une efficacité maximale. Un absolutisme de l’efficacité. Rien n’est plus rationnel ni plus voué à l’efficacité que la technologie. Cette rationalité techno- économique culmine et fusionne avec la rationalité guerrière dans cette volonté d’efficacité. Tous les pays engagés dans les deux guerres mondiales ont mesuré combien l’économie de guerre avait stimulé la production et l’innovation. Les principes et les méthodes en ont été recyclés dans la guerre économique perpétuelle qui met aux prises les sociétés contemporaines.

La technologie et le totalitarisme sont d’autant plus voués à la fusion que 200 ans de guerre planétaire et industrielle au Vivant, nous laissent une Terre rongée à l’os pour une population de 9 milliards d’habitants, en augmentation constante malgré les projections lénifiantes des démographes. Un splendide marché global de « reconstruction » qui pourrait nourrir la croissance des cent prochaines « Glorieuses » et l’expansion d’un « capitalisme vert », dans le cadre d’un « Green New Deal ». (cf. L’Enfer vert. Un projet pavé de bonnes intentions. Tomjo. Edition L’Echappée) L’Etat d’urgence est déclaré. L’Etat de guerre nous menace. De facto, sinon de juro, la technocratie globale pilote déjà la pénurie d’un gouvernail de fer, tout en accélérant, à tombeau ouvert, la fuite en avant technologique censée ouvrir l’issue de secours d’un renouveau illimité aux conquistadors du monde 2.0. « Qu’est-ce que l’Etat totalitaire, sinon une technique- la technique des techniques ? » (Bernanos. La France contre les robots)

Avons-nous, selon vous, déjà basculé dans cette organisation totale où toute l’existence et toute existence seraient sous emprise technologique ?

L’emprise technologique est la poursuite de l’emprise étatique par les ultimes moyens – duals et convergents- résultant du progrès des technosciences. L’efficacité, et donc le pouvoir de l’appareil d’Etat, dépend à la fois de sa propre organisation scientifique (sa rationalisation) et de l’efficacité de l’appareil scientifique qui lui donne les moyens de son pilotage. Au sens premier, la police est le gouvernement de la cité (XIIIe siècle), l’exercice du pouvoir politique, avant de désigner « l’organisation rationnelle de l’ordre public ». (Dictionnaire Robert) Pour des raisons d’intérêts mutuels (financières, économiques et politiques), ces deux appareils - techno-scientifique et politico-policier- fusionnent à peu près, en dépit de perpétuels conflits secondaires.

Cette emprise a une histoire que nous avons ainsi résumée : « La société de contrôle, nous l’avons dépassée ; la société de surveillance, nous y sommes ; la société de contrainte, nous y entrons. » (cf. Terreur et possession. Enquête sur la police des populations à l’ère technologique. Editions L’Echappée. 2008) Chaque progrès de l’emprise s’ajoute et se combine aux précédents sans les abolir. Qu’est-ce que cette société de contrainte que nous dénonçons depuis 2008.

Contrainte. Nom féminin dérivé au XIIe siècle du verbe contraindre pour signifier 1) une violence exercée contre quelqu’un, une entrave à la liberté d’action. 2) Une règle sociale, morale, obligatoire. Le mot vient d’une racine Indo-européenne *streig- « serrer », d’où stringere en latin, strictus, constringere « lier étroitement ensemble » ; constrictio « resserrement » et constrictius, « qui resserre », tel le boa constrictor. (cf. Dictionnaire Robert, Dictionnaire étymologique du français.)

Nul prisonnier du web, de la toile, des rets, du réseau, surtout après la publication des activités de la N.S.A et les multiples dénonciations des « réseaux sociaux » et du « moteur de recherche » Google, ne peut plus ignorer ce filet constricteur qui « l’enserre et le lie étroitement ensemble », lui et ses codétenus en une organisation- machine toujours plus rationnelle, efficace et gouvernable. Macro-pilotage d’ensemble et micro-pilotage individuel. L’épandage de myriades de capteurs et de puces RFID dans tout le milieu, urbain ou rural, dans tous les objets, inertes ou animés, permet la gestion optimale des flux et des stocks, suivant le projet cybernétique d’ IBM, de « planète intelligente » auquel participe toute la technocratie globale : « ville intelligente », « habitat intelligent  », « objets intelligents », « e-gouvernement », « e-administration » ; tout numérique de la couveuse à l’incinérateur. A Big Data, Big data centers. En avons-nous entendu pourtant de ces fortes têtes de plomb nous assenant du haut de leurs dogmes intemporels « qu’on n’en était pas là », ou que « forcément », le « système » s’étoufferait de sa propre boulimie, dans l’incapacité d’absorber des masses croissantes de données. Nos contre-experts auraient bien du savoir qu’on n’arrête pas le progrès, et que l’accélération technologique avalerait les obstacles, faibles et provisoires, en travers de sa ruée. Au niveau individuel, si l’on ose dire, à propos d’êtres qui, justement, sont toujours moins des individus- des « particuliers indivisibles » -, les implants cérébraux auxquels travaille, parmi bien d’autres, le laboratoire Clinatec, du CEA-Minatec de Grenoble, rendent possible ce projet de pilotage d’hommes-machines, de cyborgs (« cyber-organismes »), d’hommes bioniques (« bio-électroniques »). L’interface cerveau/machine, la convergence des neurotechnologies, nano et biotechnologies, des technologies de l’information et de la communication, assemble ainsi les pièces d’un automatisme permettant la manipulation de ses moindres éléments, tels des robots, marionnettes ou zombies sous hypnose. Une possibilité insurpassable, irrésistible pour la technocratie, en termes de gouvernance et d’ergonomie sociale. Les nano-implants cérébraux ne servent pas seulement à calmer les tremblements de certaines victimes de la maladie de Parkinson. La stimulation électrique cérébrale permet déjà la modification des comportements et des humeurs : traitement des TOC, de l’anorexie, de la boulimie, de l’addiction à la nicotine, de la dépression – songez à tous ces malheureux salariés d’Orange sautant des fenêtres de leurs bureaux ; il y aura désormais une alternative à la réduction de leur charge de travail ou à la désertion pure et simple. Dés les années 1970, le physiologiste José Delgado, héraut de « la société psychocivilisée », arrêtait net un taureau en pleine charge, par un signal radio envoyé aux électrodes fichées dans le cerveau de l’animal. La société psychocivilisée – le micro-pilotage individuel -, nous y entrons. La société de contrainte, c’est la combinaison du macro-pilotage général et du micro-pilotage individuel.

La contrainte et l’accélération ne reçoivent-elles pas l’adhésion enthousiaste des masses et de tout un chacun ? Ne s’agit-il pas d’une épidémie de servitude active et volontaire au techno-totalitarisme ?

Nous vivons depuis le début du XXe siècle dans des sociétés de masse. L’inconscient collectif est le milieu naturel de l’emballement mimétique et l’individu noyé ne peut que suivre le mouvement – à moins d’être broyé ou rejeté par le flot. Ceux-là même qui s’efforcent de vivre en marge , « hors de la société » et contre leur temps doivent toujours plus les subir. Il n’y a plus d’ailleurs.

A société de masse, production de masse. Le capitalisme technologique, le capitalisme d’organisation et de planification qui monte à partir des années 30 avec la grande entreprise et triomphe à L’Ere de l’opulence (Galbraith), n’obéit plus aux « lois du marché », et notamment à celle de l’offre et de la demande comme le faisait le capitalisme de papa et des capitaines d’industrie. Le gigantisme des entreprises, la multiplicité et la complexité des fonctions, des spécialisations et de la division du travail, le volume des investissements immobilisés dans des programmes de recherche & développement sur des années, exigent une maîtrise maximale de leur environnement : matières premières, fournisseurs, sous-traitants, personnel (cf. La Nouvelle classe ouvrière. Serge Mallet. Le Seuil, 1963), distribution – et marché. La filière inversée consiste à imposer l’offre (produit ou service), sous prétexte de répondre à une demande (inexistante). Des armées de sociologues, de psychologues, de philosophes et d’anthropologues, d’économistes, de publicitaires et de communicants, d’artistes en tous genres, de mass media – une industrie au service de l’industrie- , travaille sans cesse à l’espionnage et à la manipulation du public, à créer de faux besoins et de la fausse demande, suivant des méthodes scientifiques et sans cesse perfectionnées. Nul client de la FNAC n’a jamais réclamé la fabrication du walkman ni du smartphone, mais rien n’ a empêché leur monstrueux succès commercial. C’est d’ailleurs pour prévenir les échecs exceptionnels - et toujours montés en épingle afin d’accréditer la prédominance de la demande sur l’offre -, que s’est fondée « la sociologie des usages », par exemple à l’Ideas Lab du CEA-Minatec, à Grenoble. Dans ces officines cool, pluridisciplinaires et infestées de « creative class », on ne réfléchit pas aux vrais besoins des gens, mais aux camelotes que l’on pourrait leur fourguer, à partir des trouvailles des labos. C’est ainsi, pour reprendre l’exemple « emblématique » du portable, que les membres des populations les plus démunies sur tous les plans, se doivent d’arborer, sous peine de déshonneur et d’isolement, l’ultime version de ce « gadget de destruction massive ».
Les méthodes de « la sociologie des usages » permettent de segmenter le marché en une échelle de cibles plus ou moins vulnérables, depuis les « pionniers », consommateurs d’avant-garde à la pointe de l’obsolescence programmée, jusqu’aux « archaïques », les lecteurs de La Décroissance qui finiront bien par acheter quand ils n’auront plus le choix qu’entre la connexion ou l’isolement. Ajoutez « l’école numérique », « les bibliothèques numériques », les politiques d’Etat au service des plans d’innovation et de redressement industriel pilotés par Louis Gallois ou Anne Lauvergeon, la destruction de l’enseignement, des moyens d’expression critique (langage, grammaire, vocabulaire) et l’on voit que cette « servitude volontaire » est surtout manigancée de mains de maîtres.

(La suite de l’entretien est à lire dans le numéro de mars 2014 de La Décroissance.)

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Entretien avec La Décroissance (partie 1)
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