Entretien avec "Le Monde"

jeudi 14 mars 2013 par Pièces et main d’œuvre

Dans un numéro hors-série, Le Monde, organe central de la social-technocratie et journal de référence de la "creative class" (alias "bobos"), s’aventure à prévoir le futur et les avancées technologiques des cent prochaines années (hors-série de mars 2013). Cent pages d’apologie de la fuite en avant technologique, alias innovation (biologie de synthèse, nanomatériaux, viande in vitro, robots, reproduction artificielle de l’humain, etc).

La maquette et les titres plagient les anticipations de la presse branchée des années 80. Le futurisme, l’idéologie nouvelle et intéressante est une vieille scie ringarde. Le futur se résume à la monomanie technologique.

Rien d’étonnant, si l’on veut bien se souvenir que ce média appartient désormais au businessman de la mode, gay millionnaire, Pierre Bergé ; à Mathieu Pigasse, banquier branché rock’n’roll ; et à Xavier Niel, patron de Free et entrepreneur en nouvelles technologies.
C’est que l’idéologie multiculturelle branchée est indissociable de l’innovation technologique et industrielle dont elle constitue l’emballage séducteur.

Dans ce catalogue du progrès sans merci s’est glissé un lapsus : un entretien avec Pièces et main d’oeuvre (ci-dessous) qui démonte toute l’esbrouffe communicationnelle qui l’entoure.

(Pour télécharger les pages du hors-série, cliquer sur les icônes en bas de page.)

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La technique peut-elle résoudre les problèmes de l’époque, à commencer par le problème écologique ?

D’abord, la distinction entre technique et technologie : la technique est consubstantielle au développement humain. Homo habilis travaille le feu, la pierre, le bois et développe des techniques. La technologie, c’est la combinaison des techniques en système, avec un emballement, fondé sur la science et la rationalité technicienne, motorisé par la rotation du capital, par l’investissement des capitaines d’industrie à la recherche de nouveaux produits, services et marchés. Au XIX° siècle, on appelait cela le progrès. Au XXe siècle, le progrès s’est dégradé en innovation. L’impératif est d’innover pour survivre, gagner des parts de marché, tenir son rang face à la concurrence. L’industrie pilote la recherche scientifique. Les pouvoirs publics fournissent aux capitaines d’industrie des ingénieurs, des ouvriers qualifiés, un enseignement produisant la main d’œuvre adéquate, et les infrastructures nécessaires. In fine, la technologie motorise la croissance économique et industrielle.

Quel est le rapport avec le problème écologique ?

Selon une étude parue dans Nature en juin dernier, la biosphère approche d’un seuil irréversible au-delà duquel les équilibres écologiques seront détruits. Face à l’effondrement écologique, il y a une course de vitesse entre l’épuisement des ressources et le parti que le système peut tirer des ressources résiduelles. Les ingénieurs et technologues espèrent remplacer les minerais épuisés par des nanomatériaux, les énergies fossiles par l’énergie solaire, grâce, entre autres, à des capteurs nanostructurés. La biologie de synthèse promet de nouveaux carburants et la fusion thermonucléaire, l’énergie pour après 2050. Il ne s’agit pas seulement d’une fuite en avant, mais d’un pari : ils achètent du temps en espérant trouver l’issue technologique avant l’effondrement écologique et social du système.
Comme l’écrit le philosophe de la technique Jacques Ellul, chaque nouvelle vague technologique promet de résoudre les dégâts causés par la précédente, mais porte en elle la promesse de futurs dégâts à résoudre. C’est une rente pour le personnel techno-scientifique : il aura toujours à résoudre les problèmes qu’il crée.

Partagez-vous la théorie de Jacques Ellul sur l’autonomie d’un système technicien qui s’imposerait à l’humanité, ou pensez-vous que la technologie n’est qu’un moyen de maintenir le système capitaliste ?

Le récit marxiste courant distingue deux classes : la bourgeoisie capitaliste et le prolétariat - les classes intermédiaires étant vouées à choir dans le prolétariat, quelques privilégiés devenant des bourgeois. En fait s’est développée une classe intermédiaire, la technocratie, qui rassemble ingénieurs, techniciens, cadres, toutes les fonctions de conception, d’ingénierie et de direction des opérations. Nous vivons toujours sous le capitalisme, mais le capitalisme à l’ère technologique. Ce qu’on nomme mondialisation est d’abord un fait technologique : l’informatisation générale de la planète, Internet, plus les porte-conteneurs. La technologie n’est pas immanente : elle n’est pas une machine sans pilote. Il y a des pilotes, les bénéficiaires du système.

Comment cela s’articule-t-il avec les marchés financiers qui ont acquis une puissance énorme dans les trois dernières décennies ?

Les financiers gagnent de l’argent sur l’argent, mais il leur faut tout de même investir. Comme ils ignorent, au fond, ce qui est rentable, ils suivent les impulsions données par les commissions technocratiques qui, en Europe, aux Etats-Unis, en Chine, évaluent les key enabling technologies, les technologies d’avenir (voir les Programmes cadres européens). Les investissements d’Etat envoient des signaux au capital financier ; la puissance publique met en œuvre des dispositifs efficaces pour l’attirer : facilités fiscales, terrains offerts, laboratoires mis à disposition, territoires remodelés, infrastructures, etc.

Mais ce système s’appuie sur des réussites incontestables : l’espérance de vie augmente, les gens se déplacent plus facilement, le téléphone portable permet de communiquer plus facilement.

Durant un siècle, en effet, l’espérance de vie a augmenté. Mais les études montrent qu’elle n’augmente plus dans les pays développés, voire diminue ici et là. Ce gain de longévité s’est opéré au prix d’une mise en danger de l’espèce. En novembre 2012, la Banque mondiale a publié un rapport annonçant un probable réchauffement de 4°C en 2060 . Revenons à cet article de Nature : ses auteurs se disent eux-mêmes terrifiés par leur conclusion - le seuil irréversible de 50 % d’artificialisation des écosystèmes pourrait être atteint quand nous serons 8,5 milliards d’habitants, c’est-à-dire dans treize ans.

Une très large partie de nos concitoyens semblent cependant satisfaits et même désireux de ce développement technologique ?

Le succès du téléphone portable illustre le fait qu’il n’est plus possible de vivre en-dehors de la technosphère. Un jeune qui cherche du travail n’en trouvera pas sans portable. On ne peut pas vivre en société si l’on n’est pas aux normes de cette société, et les normes actuelles imposent le téléphone portable. C’est cela, entre autres, la tyrannie technologique.

Les gens ne répondent pas seulement à leur employeur. Ils échangent aussi avec leurs proches, leurs amis.

On est là dans le divertissement, la fascination de l’écran. Un môme devant un écran est happé. Les chercheurs, l’industrie, les pouvoirs publics martèlent la nécessité de dresser les enfants dès le plus jeune âge, en particulier aux technologies de l’information et de la communication, pour les adapter au monde moderne. C’est une banalité : les populations contemporaines sont massifiées, machinisées, dépendantes de prothèses électroniques, et coupées de toute vie réelle, en relation avec la nature, les bois, l’eau, la montagne…

A quoi un monde dans lequel la technologie ne serait plus aux mains de la technocaste, mais au service des humains, ressemblerait-il ?

Distinguons l’outil technique, qui nous rend autonome - je peux réparer une brouette, fabriquer un marteau ; en revanche, je suis incapable d’entretenir une voiture bourrée d’électronique, un ordinateur ou une centrale nucléaire. La technologie nous dépossède du lien direct avec l’outil. Elle implique la spécialisation et donc la hiérarchie. Et détruit toute perspective d’un monde égalitaire. Il est impossible d’imaginer une autre organisation sociale avec les mêmes technologies : on ne gère pas une centrale nucléaire ou un complexe chimique en assemblée générale. La technologie n’est pas neutre, et la question ne se pose pas en termes de « bons » ou de « mauvais » usages. La technologie est la poursuite de la politique par d’autres moyens.

Alors comment serait en 2050 un monde selon vos souhaits ?

Nous avons mené il y cinq ans une campagne victorieuse contre la candidature de Grenoble aux Jeux olympiques d’hiver avec un slogan bien accueilli : « moins vite, moins haut, moins fort ». Ce pourrait être celui d’un monde moins mortifère. La société techno-capitaliste ne s’est pas construite en un seul jour, et on ne la détruira pas en un jour, mais son démantèlement est possible. On pourrait examiner ses nuisances cas par cas, pour s’en débarrasser. Avons-nous besoin de l’industrie publicitaire ? Plutôt que des projets grandioses, agir par soustraction. Quand un chirurgien enlève une tumeur, on ne lui demande pas par quoi il la remplace. Laissons-nous vivre. Un des maux actuels est la superstition du projet (projet de vie, projet de ville, projet politique, etc). Nous ne proposons pas de projet, mais des rejets. Et nous ne croyons pas à la possibilité d’un monde parfait.

Comment convaincre de votre raisonnement les citoyens aliénés par la norme de l’habituation à la technologie et qui y trouvent des satisfactions ?

Ils ne sont pas satisfaits, à en croire la consommation de psychotropes, la multiplication de pathologies comme la dépression, les toxicomanies, les suicides dans les entreprises. La société est « fatiguée psychiquement », comme l’a observé le médiateur de la République .

Mais comment les convaincre ?

D’abord par des gens qui prêchent d’exemple. Une des figures de l’époque, est celle du déserteur, qui plaque tout pour vivre à la campagne. Nous avons besoin d’objecteurs de conscience, d’individus libres. Il faut pour cela restaurer les capacités de penser et de s’exprimer. Guy Debord, dans les Commentaires à La Société du Spectacle, évoque la disparition de la conversation. En perdant les mots, on perd les idées, en perdant la syntaxe, on perd la faculté d’articuler les idées. Les gens tombent dans l’hébétude.

Mais ne pas dire ce qui sera n’empêche pas de dire ce qu’on pourrait faire.

Que faire ? Comprendre, remonter à la racine en partant de là où l’on est. Enquêter. On ne peut pas agir sans savoir ; ni savoir sans agir. Il faut produire des idées : les idées ont des conséquences, quand elles s’emparent du plus grand nombre. Il existe une opposition, éparse et confuse, à la tyrannie technologique. À nous de donner et de nommer les raisons de cette opposition afin de la rendre consciente d’elle-même. Notre tâche est de rendre la tyrannie technologique plus tyrannique encore en l’imposant à la conscience, et la “honte prométhéenne” (G. Anders) plus honteuse encore en faisant son matraquage publicitaire.

Cela permet de passer aux actes. Comme les faucheurs de vignes OGM à Colmar, comme les opposants à l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure, ou les « zadistes » de Notre-Dame des Landes. Comme nous l’avons fait contre le pseudo-débat public sur les nanotechnologies en 2009-2010. Mais la hantise est que la catastrophe, aille plus vite que la conscience de la catastrophe.

Propos recueillis par Hervé Kempf.

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