Business du "débat citoyen" : quand Vivagora dupe ses partenaires

jeudi 25 novembre 2010 par Pièces et main d’œuvre

Notre secret, c’est de tout dire.

Nous avons reçu d’un lecteur un document que nous ne voudrions vous cacher pour rien au monde (voir ci-dessous). Il s’agit d’un courrier électronique de Yann Fiévet, président d’Action Consommation et membre de l’ACEN (Alliance citoyenne sur les enjeux des nanotechnologies), aux membres du bureau de cette association, qui viennent de voter leur propre dissolution.

L’ACEN a été créée en 2009 à l’instigation de Vivagora, officine d’acceptabilité des nouvelles technologies. Vivagora et sa déléguée générale Dorothée Benoit-Browaeys ont sévi à Grenoble en 2007 ; la Communauté d’Agglomération Grenoble Métropole les ayant payées 23 000 euros pour organiser un cycle de pseudo-débats “NanoViv”, en réponse à la manifestation contre l’inauguration de Minatec.

En bref, cette association est une entreprise de communication événementielle qui ne cesse de vendre à ses clients, institutionnels et industriels, ses dispositifs de manipulation du public, afin de le disposer favorablement à “l’innovation responsable”.

La recette est simple : asseoir autour de petites tables les “acteurs du domaine concerné” (industriels, chercheurs, associatifs rond-de-cuir), des “experts”, un “grand témoin”, éventuellement quelques citoyens constructifs ; les faire pérorer (on dit “mettre la science en culture”) pour aboutir aux recommandations – purement facultatives – les plus anodines possibles afin de ne pas entraver l’”innovation” tout en la décorant d’un label “responsable”.

Vous pensez bien qu’il ne s’agit pas de discuter du bien-fondé des nanotechnologies, mais d’aider les industriels à étiqueter leurs nano-produits pour les vendre, et les décideurs (ministère de l’environnement ou collectivités) avides de se cautionner d’une légitimité “citoyenne” et “participative” que l’abstention électorale leur refuse.

Telle quelle, cette fumisterie convenait on ne peut mieux aux membres et sympathisants de l’ACEN, notamment aux Grenoblois Vincent Comparat, Raymond Avrillier, Jean Caune – soutiens actifs de Minatec, Crolles 2, et du "modèle de développement grenoblois" dans la dernière décennie – l’élue verte régionale Béatrice Janiaud, l’élu communiste François Auguste, l’Ami de la Terre Marc Peyronnard et l’amie de la santé et de l’environnement en Rhône-Alpes Jacqueline Collard, qui juraient, en 2009, ne pas être “des anti-nanos” (1).

Patatras. L’esprit d’entreprise de Vivagora a gâché cette réunion de bonnes volontés. Figurez-vous que trois jours avant l’assemblée générale constitutive de l’ACEN, le 5 octobre 2010, Vivagora, par l’intermédiaire de sa présidente (la philosophe Bernadette Bensaude-Vincent) a secrètement déposé la marque ACEN à l’Institut national de la propriété industrielle sous le numéro 3771747. La propriété de la marque ACEN ouvre apparemment d’alléchantes perspectives de subventions et de partenariats. On voit que la fréquentation des industriels a donné aux entrepreneurs de Vivagora un sens aigü de l’innovation responsable.

Le business du bourrage de crâne citoyen est un créneau d’avenir.

(1) cf Aujourd’hui le nanomonde n°15 : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=202

Message électronique

De : Yann Fiévet

À : Pierre-Yves Montéléon ; Dorothee Benoit Browaeys

Cc : André COTTON Citoyens ActifsSolidaires Orsay ; Philippe BOURLITIO Sciences et Démocratie ; Kervella Bernard ; Claude Henry ; Vitran Jean-Claude ; Lanquetuit Danielle ; Guerive Gaelle ; Nathalie Fabre ; Laurent Brice ; Alberola Caroline ; dazoulay ; Dujardin Gérald ; Caune Jean ; madeleine_madore ; Mathilde Detcheverry (Colin) ; Yves.Gimbert ; Bensaude Bernadette ; Calame Mathieu ; Heriard-Dubreuil Gilles

Envoyé : mardi 23 novembre 2010 10:55

Objet : Cocufiage et duplicité

Bonjour à tous,

Dans l’acronyme "ACEN" les mots essentiels à mes yeux étaient les mots alliance et citoyenne. Des assurances nous avaient été données s’agissant de l’idée d’alliance : les personnes présentes en son sein parce qu’issues d’organisations en accord avec le projet de construction d’un outil de réflexion critique sur les enjeux des nanotechnologies n’appartiendraient pas à cette Alliance pour défendre les intérêts de leur organisation. Vivagora était à ce titre l’une de ces organisations. Certes Vivagora a impulsé la démarche menant à l’Alliance citoyenne sur les enjeux des nanotechnologies, certes Vivagora a une indéniable expertise en matière de veille scientifique. Cependant, ce qu’il vient d’advenir à la toute jeune ACEN du fait de Vivagora est intolérable. Je trouve du reste la réaction du bref et défunt bureau de l’ACEN pour le moins timide face à ce que moi j’appelle une saloperie.

Caractérisons cette dernière en deux points :

- la revendication de Vivagora sur une large part de la subvention attribuée à l’ACEN par la Fondation pour le Progrès de l’Homme au nom du temps passé par ses salariés au lancement du projet révèle probablement que pour Vivagora le projet ACEN était depuis son origine un moyen de faire rentrer de l’argent destiné à financer d’autres projets sur lesquels Vivagora se serait engagée sans attendre l’assurance de leur financement ;

- le dépôt de la marque ACEN par la présidente de Vivagora auprès de l’INPI trois jours avant l’Assemblée générale constitutive de l’ACEN ne fait que confirmer la duplicité de Vivagora.

J’ai évidemment le sentiment d’avoir été instrumentalisé dans cet affaire. N’ayant rien à défendre en ce qui concerne mon implication dans le vaste - et opaque (!) - univers des nanotechnologies je ferai savoir la nature de ce cocufiage en règles. J’ai deux interventions à faire dans les mois qui viennent sur "la consommation responsable contre la fureur des nanotechnologies". Je suis invité à cela parce que mon nom et mon titre ont été lus dans le communiqué de presse annonçant l’ouverture du site Internet de l’ACEN au début du mois de juin dernier. Si on me questionne sur la feue ACEN en ces occasions je ne tiendrai pas ma langue.

Une dernière remarque, plus générale mais qui éclaire sans doute ma vive réaction : on ne construira pas un autre monde en adoptant à la première occasion les comportement du monde que l’on combat. Peut-être me suis-je mépris en croyant que notre volonté de construire un autre monde nous était commune. Nous n’avons tous comptes (!) faits pas tous la même définition de la citoyenneté pourtant affichée par l’éphémère ACEN.

Cordialement.

Yann Fiévet

Président d’Action Consommation

PS : Copie évidemment aux membres du Conseil d’administration d’Action Consommation.